Abandonner, encore jeune, la course à la réussite…

Marc Tison Marc Tison
La Presse

L’idée n’est pas nouvelle : c’était la trame du film Holiday, en 1938, avec Cary Grant et Katharine Hepburn.

La question

« Est-ce que ce serait possible de prendre notre retraite d’ici cinq ans ou même avant ? », demande Vanh. « En effet, nous aimerions sortir du rat race le plus rapidement. »

Elle a 43 ans. Son conjoint Éric en a 40.

« Nous sommes parents d’un enfant né en 2015 et nous désirons consacrer plus de temps à notre fille », explique Vanh.

Ils travaillent tous deux pour le même employeur, racheté il y a quelques années par une grande entreprise canadienne de télécommunications. Un régime de retraite à cotisations déterminées a alors pris le relais de leur régime à prestations déterminées.

« À nos débuts, vers 2001, nos salaires étaient peu élevés, environ 25 000 $ par année, relate Vanh. Et maintenant, nous considérons que nos revenus sont au-dessus de la moyenne. »

C’est vrai, mais ils ne sont pas princiers : 157 000 $ à eux deux, bonis inclus.

Ils ont épargné assidûment depuis leur entrée sur le marché du travail.

« Mon chum a toujours été économe et il a toujours su comment investir son argent, raconte-t-elle. On s’est dit : on va amasser de l’argent pour ne pas être dans le trouble plus tard, parce qu’on ne vient pas de familles riches. »

Ils ont réussi. Ils détiennent respectivement 277 000 $ et 525 000 $ en REER, CELI et placements non enregistrés, plus les sommes accumulées dans leurs régimes à cotisations déterminées.

« Nous avons pu le faire grâce à la frugalité que nous avons adoptée avant la naissance de notre fille. » — Vanh

Le couple habite un appartement en copropriété indivise, à l’étage d’un duplex dont le rez-de-chaussée est la propriété des parents d’Éric.

Quand ceux-ci quitteront l’appartement, Éric leur rachètera leur part de l’immeuble pour 150 000 $. « Ça l’insécurise un peu, les 150 000 $ », note Vanh.

Entre-temps, le couple prévoit la rénovation de leur propre salle de bains, d’ici deux ans, au coût d’environ 20 000 $.

Depuis la naissance de leur fille, leur train de vie avoisine les 50 000 $.

« On n’a jamais fonctionné avec un budget. Moi, j’épargne avant et je dépense ce qui me reste. » — Éric

Ils posent la question, pour voir si la réalité peut se plier aux idéaux : est-il possible de cesser de travailler d’ici cinq ans ?

« Trop ambitieux comme projet de vie ? », demande Vanh. « Mon chum est plus inquiet que moi. Moi, je le suis plus ou moins. On a juste à réduire notre train de vie. »

La réponse

Il n’y a qu’une façon de répondre : tester.

« C’est un gros cas », reconnaît la planificatrice financière et fiscaliste Josée Jeffrey, du cabinet Focus retraite & fiscalité. « Un projet ambitieux. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

La planificatrice financière et fiscaliste Josée Jeffrey, du cabinet Focus retraite & fiscalité

Elle a accepté le défi et n’a pas ménagé ses vérifications.

Elle fixe d’abord une date de retraite potentielle : le 1er juillet 2024, dans cinq ans. Éric aura alors 45 ans et Vanh, 48 ans.

Sur leurs épargnes, elle a supposé « un rendement de 4,5 %, étant donné qu’ils sont investis à 80 % dans les actions et 20 % dans les revenus fixes », indique la planificatrice.

En sus du coût de vie actuel d’environ 52 000 $, la planificatrice a considéré une longue liste de paramètres budgétaires : ajout de 2500 $ de cotisation au REEE jusqu’à l’année du 17e anniversaire de l’enfant ; élimination des frais de garderie à temps plein dans deux ans ; retrait de 20 000 $ pour les rénovations en 2020 ; autre retrait de 150 000 $ en 2034 pour l’acquisition de l’appartement des parents ; augmentation simultanée du budget de logement en raison de l’accroissement de leur propriété ; ajout de dépenses d’assurances et de cellulaires à la fin des emplois…

Les revenus

Voyons les revenus de retraite…

« J’ai estimé la rente de retraite RRQ à 65 ans à 5699 $ pour madame et 9714 $ pour monsieur – on les demande à 65 ans pour conserver un revenu plus stable et sécuritaire », précise Josée Jeffrey.

Elle inscrit également la prestation de Sécurité de la vieillesse à 65 ans, en supposant qu’elle sera toujours en l’état.

Selon les données qu’ils nous ont fournies, Vanh et Éric pourront commencer à toucher à 55 ans la rente de leur régime à prestations déterminées de leur régime. Elle leur vaudra respectivement 367 $ et 1620 $ par mois.

La planificatrice recommande de verser les sommes accumulées avec leurs régimes à cotisations déterminées dans un fonds de revenu viager (FRV) à 55 ans. Vanh et Éric en retireront dès lors une rente de retraite en fonction des minimums et maximums annuels prescrits. Le CELI et la vente de quelques actions serviront à combler le manque à gagner.

Les premiers retraits de leurs REER peuvent être effectués au même moment. « Il s’agit d’exploiter les années où ils ont très peu de revenus », avise Josée Jeffrey. Puisque les retraits du REER sont imposés, mieux vaut le faire entre 50 et 65 ans, alors que le revenu imposable est au minimum, avec un taux d’imposition presque nul.

« On conserve le CELI plus longtemps », souligne la planificatrice.

Bonne nouvelle pour les employés d’une entreprise de compétence fédérale, comme c’est leur cas : s’ils ont transformé un régime de retraite à cotisations déterminées en fonds de revenu viager, ils peuvent, dès 55 ans et une fois dans leur vie, transférer 50 % de la valeur du FRV dans un REER. Celui-ci présente l’avantage de ne pas être soumis à un plafond de retrait annuel.

Résultat…

Où cela nous mène-t-il ? À 94 ans pour Éric et 96 ans pour Vanh, l’âge où ils auront encore une chance sur quatre d’être encore en vie.

Selon le programme minutieusement concocté par notre planificatrice, leurs épargnes seront encore confortablement dotées.

En d’autres mots, Vanh et Éric peuvent cesser de travailler dans cinq ans. « C’est possible parce qu’ils ont accumulé beaucoup d’actifs pour leur jeune âge, souligne Josée Jeffrey. Ils ont fait preuve d’une grande discipline qui leur donne plus de liberté pour leur avenir ! »

Ce qu’ils feront de ces 45 ans de liberté reste à planifier…