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Projet Lovaganza: visionnaire ou chimérique?

Plus de 8 millions recueillis auprès de petits épargnants québécois, à qui on a... (Image tiree du site web de Lovaganza)

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Image tiree du site web de Lovaganza

Plus de 8 millions recueillis auprès de petits épargnants québécois, à qui on a promis un rendement de dix fois leur mise. Un projet de films épiques et de chaîne humaine autour de la planète pour éliminer la pauvreté dans le monde. Avec le prétendu appui de Steven Spielberg... Le projet Lovaganza est-il réaliste et honnête, ou utopique et trompeur?

UNE VIE DE JET-SET POUR COMBATTRE LA PAUVRETÉ

Jean-François Gagnon est un véritable jet-setter: ses égoportraits sur Facebook le montrent devant les pyramides en Égypte, le Taj Mahal en Inde, le colisée à Rome, l'opéra à Sydney, en Australie, en safari au Kenya, au Grand Prix de Monaco et ailleurs dans le monde

Ce Québécois de la Rive-Sud sillonne la planète avec sa femme Geneviève et leurs deux enfants grâce à de petits investisseurs d'ici qui financent leur ambitieux projet baptisé Lovaganza : neuf films tournés sur tous les continents racontant l'histoire de héros sauvant l'univers, des festivités partout dans le monde, une fondation pour améliorer la vie de tous les enfants de la terre d'ici 2035 et celle de tous les humains d'ici 2050, rien de moins.

Épaulés par un autre couple de la Rive-Sud, Mark-Érik Fortin et Karine Lamarre, ils ont recruté au moins 650 investisseurs qui auraient avancé plus de 8,5 millions, selon plusieurs sources. On leur promet jusqu'à 10 fois la somme prêtée, à la signature d'un contrat avec un grand studio de production - un rendement de 900 % (vous prêtez 1000$, on vous remet 10 000$).

Jean-François et Geneviève Gagnon disent fréquenter des vedettes de Hollywood et avoir l'appui de grands noms du cinéma, dont Steven Spielberg, et d'organismes philanthropiques tels que ONE, fondé par le chanteur Bono.

Sauf que personne n'a entendu parler de Lovaganza au bureau de Steven Spielberg. «Tous ses rendez-vous et toutes ses communications passent par ici, et personne n'est au courant , dit le porte-parole du cinéaste, Marvin Levy, vice-président marketing de DreamWorks Studios. C'est très rare que Steven donne son appui à un projet, même s'il est très sollicité.»

D'autres personnalités citées dans les documents de Lovaganza nient également être mêlées à cette histoire.

L'AMF ENQUÊTE

Les instigateurs du projet poursuivent leur sollicitation, malgré une interdiction de l'Autorité des marchés financiers (AMF), qui bloque leurs comptes bancaires depuis l'an dernier, pendant qu'elle enquête sur leurs activités.

Convaincus qu'ils vont réaliser leur rêve grandiose, ils soutiennent que des ententes sont imminentes et que des tournages commenceront bientôt.

«Nous sommes le prochain Cirque du Soleil, le prochain Bombardier.» - Mark-Érik Fortin, qui a accepté de rencontrer La Presse après plusieurs demandes

Mais des petits investisseurs s'impatientent et doutent du succès du projet. Les premiers films devaient sortir au printemps 2015 et la chaîne humaine traversant tous les continents était prévue pour le 14 septembre, la semaine dernière. Le programme est maintenant reporté de plusieurs années.

Certains se demandent s'ils ont affaire à des imposteurs.

«Tout porte à croire qu'on s'est fait avoir, déplore un jeune investisseur, qui travaille dans l'immobilier. J'ai investi en 2013, pas une somme énorme, mais importante pour moi. Ils disaient être dans leur sprint final pour signer avec un grand studio et devaient me rembourser en 2014. Mais la date est toujours repoussée.»

TAPIS ROUGES ET PAILLETTES

Ces épargnants déçus déplorent que leur argent finance le train de vie fastueux de Jean-François et de Geneviève Gagnon, qui habitent un quartier cossu de Los Angeles, pour pouvoir nouer des contacts dans le monde du cinéma, et qui visitent des endroits exotiques pour du repérage et des tournages. «Avec 8,5 millions, on aurait pu faire un maudit bon film au Québec !», souligne un investisseur amer.

«Ils ont l'air de s'amuser pas mal pendant que moi, je travaille», dit un entrepreneur de la couronne nord.

Sa conjointe et lui ont avancé 70 000 $.

«Ma conjointe a emprunté et a même prêté sa carte de crédit pour payer des caméras à Hollywood, parce qu'ils promettaient de nous remettre 10 fois le montant. Ce sont de beaux parleurs. Si je réalise que c'est une arnaque, je ne serai vraiment pas content.» - Un entrepreneur qui a investi dans le projet

Il a aussi recruté une dizaine d'autres investisseurs, avec la promesse de toucher 10 % des sommes recueillies auprès d'eux, dit-il, ajoutant que plusieurs ont emprunté pour contribuer.

C'est le cas du propriétaire d'une entreprise de tourisme : il affirme, contrat à l'appui, qu'on devait lui verser des intérêts mensuellement. «J'ai emprunté 70 000 $, à 5 % d'intérêts par mois, pour participer. Ils devaient me rembourser le double après un an, et me verser les 3500 $ en intérêts chaque mois, affirme-t-il. Cinq ans plus tard, je n'ai toujours rien reçu, et j'ai payé environ 120 000 $ en intérêts. Mes prêteurs sont des gens du monde interlope, alors ça me stresse un peu.»

Cet investisseur, qui dit avoir vendu une propriété pour payer ses créanciers, convient avoir pris un risque en empruntant à grands frais. Mais il s'est laissé séduire par le discours de Mark-Érik Fortin, une relation d'affaires, dit-il.

Plusieurs personnes racontent le même scénario : on leur dit de se dépêcher à investir, parce qu'une entente est imminente avec un grand studio, ce qui leur procurera des rendements extraordinaires.

Les fonds sont généralement versés directement à Mark-Érik Fortin, comptant, par chèque ou par transfert bancaire.

Ceux qui critiquent le projet veulent rester anonymes, appréhendant les réactions des autres membres du groupe.

«C'est comme une secte. Si on remet en question certaines décisions, on est accusés d'envoyer des ondes négatives.» - Un investisseur qui tient à garder l'anonymat

Ils craignent aussi que le fisc vienne frapper à leur porte pour taxer leurs éventuels gains.

«C'est un beau projet, mais il semble avoir dévié de son objectif», observe Karine Dépatie, ancienne conjointe de Mark-Érik Fortin, qui a travaillé au démarrage de Lovaganza. «Jean-François et Geneviève Gagnon vivent aux crochets des investisseurs. Ils se pavanent avec des vedettes dans des endroits luxueux, en contradiction avec le but humanitaire du projet.»

AMBITIEUX ET RISQUÉ

Des investisseurs disent avoir contribué à ce projet hasardeux en toute connaissance de cause.

«Comme c'est risqué, j'ai mis seulement un montant que je peux me permettre de perdre», explique John Arihan, entrepreneur en construction de Montréal, qui a prêté 15 000 $.

Certains assurent être avant tout intéressés par le volet humanitaire. «Si ça rapporte moins qu'ils pensent, j'aurai au moins permis d'améliorer les conditions de vie des enfants», dit Louise Larente, qui aurait recommandé de nombreux investisseurs, selon l'AMF.

Pour d'autres, la mission philanthropique est un leurre. «Ceux qui disent vouloir sauver les enfants, c'est n'importe quoi, lance un participant désabusé. Tout le monde est alléché par les rendements promis.»

LES INVESTISSEURS

À une rencontre des principaux investisseurs, en mars dernier, les promoteurs ont mentionné avoir recueilli 8,5 millions auprès de 650 prêteurs. Mark-Érik Fortin a refusé de confirmer cette information. Un document de sollicitation publié en octobre 2014 mentionnait qu'on en était à 5,6 millions, amassés auprès de 575 personnes, dont 21 ayant avancé plus de 50 000 $ chacune. Dans leur demande de blocage des comptes, déposée en mai 2014, les enquêteurs de l'AMF ont indiqué avoir identifié 106 individus et 9 sociétés qui ont déposé un total de 1,75 million dans les comptes liés à Mark-Érik Fortin.

LES INSTIGATEURS

Jean-François Gagnon, 46 ans, a enregistré un disque en 1996 sous le nom d'artiste de Jetsam, après avoir signé un contrat avec Sony Music, qui voyait grand pour lui. Il a aussi composé et interprété une chanson pour le film Nitro, en 2007, mais n'a pas enregistré d'autre album. Il a fait une faillite personnelle en 2006.

Geneviève Gagnon, 42 ans, travaillait dans la restauration avant de lancer une petite maison d'édition pour publier ses livres destinés aux jeunes enfants.

Mark-Érik Fortin, 42 ans, a été imprimeur et agent de Jean-François Gagnon lors de sa brève carrière de chanteur.

Karine Lamarre, 42 ans, a travaillé dans le domaine des ressources humaines avant de se consacrer à plein temps à Lovaganza.

DES BUREAUX FANTÔMES

- One-Land, compagnie de production associée à Lovaganza, donnait une adresse aux studios Mel's. L'un des fondateurs des studios Mel's, Michel Trudel, a refusé d'investir dans le projet et est intervenu pour que les promoteurs cessent d'utiliser l'adresse des studios, où ils affirmaient avoir des bureaux.

- Les promoteurs donnent aussi des adresses à Laval et à San Francisco, mais ce ne sont que des boîtes postales.

- Lovaganza 2015 a été constitué au Delaware et à Monaco, souvent considéré comme un paradis fiscal.

- L'entité Fer Rouge a un bureau au siège social de Walt Disney Company, à Burbank, en Californie, prétendaient les leaders du projet. En fait, il s'agit d'un centre d'affaires qui loue des bureaux avec services, à 10 minutes de marche des studios Disney.

DES «AMIS» QUI N'EN SONT PAS

Steven Spielberg est décrit comme un «ami» de Lovaganza. Jean-François et Geneviève Gagnon l'auraient rencontré deux fois, notamment avec les acteurs Matt Damon et Jennifer Garner, selon des documents remis aux investisseurs. Un courriel d'encouragements apparemment envoyé par le réalisateur du Monde jurassique a été lu aux investisseurs lors d'une réunion en octobre 2013.

- Selon son porte-parole Marvin Levy, M. Spielberg n'a jamais envoyé de message aux instigateurs de Lovaganza et n'a jamais eu de rendez-vous avec eux. Les avocats de DreamWorks examineront comment le nom du réalisateur a été utilisé et si des recours judiciaires doivent être intentés, a-t-il dit.

Julian Lennon, chanteur, photographe et fils de John Lennon, est présenté comme le «parrain» de la Fondation Lovaganza.

- Son avocat Tahir Basheer a affirmé à La Presse que son client n'était aucunement associé au projet. Il a seulement donné une photo en 2013 pour l'événement Lova World Image, une vente aux enchères pour amasser des fonds, a-t-il dit.

LE BUT DU PROJET

«Une marque de divertissement en mission humanitaire», selon son site web.

Son but : «Une qualité de vie universelle pour tous les enfants de la terre d'ici 2035, et pour toute l'humanité d'ici 2050», «un nouveau monde d'unité, de paix et d'abondance pour tous».

Son message : «Suivez votre soleil» pour trouver le bonheur.

Sa stratégie : une série de neuf films épiques et d'autres projets cinématographiques, accompagnés de festivités aux quatre coins du monde, notamment une chaîne humaine autour de la terre.

Les films et événements financeront la Fondation Lovaganza, «mère de toutes les fondations», qui unira une multitude d'organisations humanitaires.




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