Contre toute attente et en dépit des craintes d’utilisateurs après son acquisition par Bell, le fournisseur indépendant EBOX a considérablement baissé ses tarifs internet depuis février dernier. La stratégie pourrait asphyxier les concurrents indépendants, craint un expert.

Publié le 6 septembre
Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

Selon une compilation effectuée par le comparateur PlanHub.ca à la demande de La Presse, EBOX a baissé le tarif de la quasi-totalité de ses forfaits depuis le début de l’année, de 12 % jusqu’à 37 %. Le plus étonnant, c’est que les baisses les plus importantes ont été faites sur des forfaits utilisant des infrastructures du grand concurrent de Bell au Québec, Vidéotron, propriété de Québecor.

En mars dernier, Le Devoir avait rapporté un exode des clients d’EBOX après son acquisition par Bell, au bénéfice surtout de deux autres fournisseurs réputés pour leurs plus bas prix, Fizz et Oxio. La nouvelle grille d’EBOX rend ses services moins coûteux que chez Oxio pour la majorité des forfaits, pratiquement semblables aux prix pratiqués par Fizz, qui appartient à Vidéotron.

« Notre stratégie pour EBOX a toujours été de leur donner les ressources et l’échelle nécessaires pour soutenir la croissance de l’entreprise afin qu’ils puissent continuer à fournir d’excellents services à des prix compétitifs pour leurs clients », a expliqué par courriel Caroline Audet, porte-parole chez Bell.

« Pas de preuve directe »

Du côté des Opérateurs des réseaux concurrentiels canadiens (ORCC), qui regroupent 24 fournisseurs de télécommunications indépendants, on refuse de conclure que Bell accorde un traitement préférentiel à sa nouvelle acquisition EBOX avec des tarifs internet de gros inférieurs à ce qui a été décrété par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) en mai 2021. Cette décision, perçue comme une victoire des grandes entreprises comme Bell, Rogers, Telus et Vidéotron, ramenait les tarifs de gros à ceux qui avaient été décidés en 2016 et annulait une baisse plus conséquente datant de 2019.

« Je n’ai pas de preuve directe [d’un traitement préférentiel d’EBOX par Bell], souligne Geoff White, directeur général et des services juridiques chez ORCC. Rappelez-vous qu’EBOX utilise toujours l’infrastructure de Vidéotron […]. Mais ça vaut la peine de noter qu’EBOX étant possédée, et vraisemblablement financée, par Bell, elle a des poches plus profondes pour permettre des tactiques de prix qui n’ont peut-être rien à voir avec les tarifs de gros. »

Selon le professeur de droit et expert en droit de la concurrence à l’Université de Montréal Pierre Larouche, on pourrait bien avoir affaire ici à une pratique appelée « compression de marges » ou « ciseau tarifaire ».

Bell, en tant qu’entreprise contrôlant aussi bien le marché internet de gros que celui du détail, pourrait ainsi se permettre des tarifs inaccessibles à ses plus petits concurrents.

« Bell, Telus ou Rogers sont des opérateurs intégrés, ils contrôlent l’ensemble du processus et peuvent prendre leur marge de profit au niveau du gros, explique le professeur. Ce qui permet à Bell de baisser les prix du détail pour miner la concurrence. »

Marché « dysfonctionnel »

Comment expliquer alors que les baisses de prix les plus importantes d’EBOX soient appliquées à des services utilisant les infrastructures de Vidéotron ? Fait à noter, toujours selon PlanHub.ca, Québecor n’a pas encore modifié les tarifs du fournisseur indépendant VMedia, qu’elle a acquis le 29 juillet dernier. Bell, par ailleurs, a annoncé vendredi dernier avoir acquis Distributel. Le communiqué publié promet « des choix et des prix abordables aux Canadiens d’un océan à l’autre » sans plus de précision.

M. Larouche estime « probable » qu’EBOX ne soit pas rentable dans la portion Vidéotron de ses opérations.

Si j’étais Bell, c’est possible que j’accepte de perdre de l’argent avec les infrastructures de Vidéotron. Ça fait partie d’une opération plus large qui vise à chasser des fournisseurs internet et, à long terme, à refaire ses marges de profit.

Pierre Larouche, professeur de droit et expert en droit de la concurrence à l’Université de Montréal

La tendance à la hausse des prix de l’internet est déjà enclenchée, soutient Geoff White. Il cite en preuve le plus récent rapport de la firme Wall Communications, mandatée par le gouvernement fédéral, qui montre notamment des hausses pouvant aller jusqu’à 13 % entre 2020 et 2021 pour l’internet résidentiel large bande, entre 100 et 249 Mb/s.

« Comme nous l’avons écrit au ministre de l’Industrie […], le marché résidentiel de l’internet est dysfonctionnel, parce que depuis des années, les compétiteurs ont dû payer des tarifs gonflés pour l’accès de gros aux infrastructures », plaide le directeur d’ORCC.