Avant tout, Marie-Pier Veilleux et Cynthia Santamaria fabriquent et vendent de la bière. Mais les cofondatrices de la Brasserie Harricana distillent aussi l’inclusion, une philosophie intrinsèque à leur entreprise. Indirectement, la pandémie les a forcées à répandre l’une et l’autre partout au Québec.

Publié le 5 mars
Marc Tison
Marc Tison La Presse

Avec la nouvelle usine ouverte l’automne dernier, la bière qu’elles produisaient presque confidentiellement dans leur brasserie-restaurant de la rue Jean-Talon, à Montréal, a trouvé le chemin de plus de 300 points de vente au Québec. « Notre entreprise est bâtie sur des valeurs très inclusives, décrit Marie-Pier Veilleux. Ça découle de Cynthia et de moi, évidemment. Et de ma famille, en fait. »

C’est de ses parents que Marie-Pier Veilleux a acquis la vertu, ou la valeur si on préfère, de l’acceptation des différences. De l’acceptation des femmes, d’abord.

Au début des années 1970, Daniel et Jean-Paul Veilleux avaient ouvert à Amos une des toutes premières brasseries du Québec, à la porte desquelles, au contraire des tavernes, on affichait « Bienvenue aux femmes ».

Elle s’appelait la Brasserie Harricana. Le restaurant-brasserie fondé en 2014 par Cynthia Santamaria et Marie-Pier Veilleux en a perpétué le nom.

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Marie-Pier Veilleux, copropriétaire de la Brasserie Harricana.

J’ai un peu repris la base de la même entreprise, avec la même philosophie et les mêmes valeurs que mes parents avaient dans la brasserie originale.

Marie-Pier Veilleux

Elle lance une amusante expression pour exprimer cette filiation : « C’est leurs chaises ! »

Littéralement : elle a récupéré les chaises, les tables et les luminaires de l’ancienne brasserie abitibienne pour aménager l’établissement montréalais. Et métaphoriquement, surtout. « Nous, on n’a pas grandi dans la fortune, poursuit-elle. Ces chaises-là, ç’a été l’assise de notre famille. Mes parents ont commencé comme ça et je suis née dans la brasserie originale, qui était basée sur des valeurs vraiment ouvertes et formidables. C’était tout naturel de poursuivre dans la même ligne. »

Dans la ligne de l’authenticité, également. Les deux femmes d’affaires n’en font pas un étendard, mais elles ne s’en cachent pas non plus : « Nous sommes des femmes entrepreneures qui sont issues de la communauté LGBTQ+ », informe Marie-Pier Veilleux.

Elles se connaissent depuis plus de 25 ans. « Moi, je suis dans la restauration, d’une famille d’entrepreneurs. Cynthia est issue d’un milieu scientifique. Elle était chercheuse pour l’Hôpital général. J’ai su la convaincre de trouver sa fibre entrepreneuriale et de m’accompagner dans l’ouverture de la brasserie. »

Les compétences de la chercheuse trouvent notamment à s’exprimer dans le contrôle de la qualité. L’établissement de la rue Jean-Talon compte 44 lignes de fûts, avec trois températures de service et cinq niveaux de gazéification. « On a poussé la note pour apprendre à déguster la bière d’une autre façon, indique Marie-Pier Veilleux. Ici, on n’a pas de vin ni d’autres cocktails, seulement de la bière. C’était important pour nous de traiter la bière au même titre que le vin. »

  • La Brasserie Harricana est située dans le quartier Mile-Ex, à Montréal.

    PHOTO PHILIPPE BOIVIN, LA PRESSE

    La Brasserie Harricana est située dans le quartier Mile-Ex, à Montréal.

  •  La brasserie-restaurant de la rue Jean-Talon, à Montréal.

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    La brasserie-restaurant de la rue Jean-Talon, à Montréal.

  • Les cuves pour la conception des bières de la Brasserie Harricana

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    Les cuves pour la conception des bières de la Brasserie Harricana

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Sans discrimination, pourrait-on dire. « Du fait qu’on n’avait pas de vin sur place, il était vraiment important d’élaborer des bières qui allaient être accessibles pour tout le monde, même pour les gens qui n’aiment pas la bière. » Sans préjugés, ajouterait-on…

Quand les restrictions ont frappé leur restaurant, les deux entrepreneures ont élargi la diffusion des bières qu’elles embouteillaient dans leur établissement et distribuaient (très !) localement.

L’espace étant insuffisant, elles ont formé le projet d’une usine, qu’elles ont réussi à ouvrir l’automne dernier dans un local situé à un kilomètre de leur brasserie. « Il y a eu de nombreuses embûches, reconnaît Marie-Pier Veilleux. Malgré nos CV, malgré notre expertise, on doit constamment se justifier. Je ne sais pas si c’est la même chose du côté masculin, je ne connais que mon parcours à moi. Je ne sais pas non plus si ç’a été un jugement spécifique à mon genre, mais oui, on a eu des moments où il a été plus difficile de se faire prendre au sérieux dans notre milieu, surtout le milieu microbrassicole. »

La firme qui a suggéré l’entrevue avait utilisé le mot « intimidées ». « Intimidées serait peut-être un grand mot, corrige Marie-Pier Veilleux, mais c’est quand même une drôle d’expérience à avoir. »

Elle ne semble pas facile à intimider, en effet. « Non, je ne pense pas, dit-elle. Je suis confiante en mes valeurs, en mes moyens, en l’expérience que j’ai acquise avant de me lancer en affaires. J’ai aussi la chance d’avoir des parents, une famille d’entrepreneurs avec moi. »

Sa sœur s’est jointe à l’entreprise pour soutenir l’expansion de la dernière année. La production a quadruplé, avec la possibilité de la multiplier par six. Les produits sont distribués dans 300 magasins spécialisés, restaurants et bars. Bref, c’est un succès. « On compte beaucoup sur l’inclusion, on fait des bières pour tout le monde, on accueille tous les gens, conclut-elle. C’était important de mettre ça de l’avant pour nous. C’était parfois un peu incompris. Mais au final, on récolte bien ce qu’on sème. »