L’affrontement entre les deux chemins de fer canadiens pour le Kansas City Southern (KCS) prend une nouvelle tournure : séduite par la dernière offre du Canadien Pacifique (CP), l’américaine entend annuler son mariage avec le Canadien National (CN), établi à Montréal.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Après environ une semaine d’échanges, le transporteur américain du Missouri a jugé, dimanche, que l’offre valorisée à 31 milliards US de l’entreprise établie à Calgary, même si elle est moins élevée, est supérieure à la proposition de 33,6 milliards US émanant de la société montréalaise, jugée plus risquée d’un point de vue réglementaire.

Il s’agit d’un nouveau chapitre du feuilleton opposant les deux entreprises canadiennes, qui souhaitent chacune mettre la main sur KCS en raison de ses actifs ferroviaires procurant un accès au Mexique. Pour le CN, le compte à rebours a commencé. L’entreprise a cinq jours ouvrables pour convaincre KCS de changer son fusil d’épaule.

« Le CN continue d’évaluer toutes les options », a souligné l’entreprise, dans une déclaration, en soulignant qu’elle prendra des « décisions réfléchies dans l’intérêt de tous les actionnaires ».

Le plus important transporteur ferroviaire au pays pourrait bonifier son offre. Il pourrait aussi lâcher le morceau, une option qui lui permettrait d’obtenir, en vertu de sa convention d’arrangement avec KCS, 700 millions US en frais de résiliation ainsi que le remboursement de frais similaires auparavant versés au CP.

Il sera intéressant de voir si le CN fera monter les enchères au moment où un important actionnaire lui demande plutôt de laisser tomber.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

S’il lâchait le morceau, le CN toucherait 700 millions US en frais de résiliation.

TCI Fund Management, qui détient environ 5,2 % des actions de la société ferroviaire, souhaite s’établir au conseil d’administration du CN pour effectuer un ménage au sein de la haute direction et montrer la porte au président-directeur général, Jean-Jacques Ruest. La firme londonienne estime que le CN devrait plutôt s’affairer à améliorer l’efficacité de ses activités plutôt que de se lancer dans un projet d’acquisition coûteux.

De gros doutes

Le regroupement entre KCS et le CN semble se diriger vers un déraillement depuis le 31 août, dans la foulée d’une décision unanime du Surface Transportation Board (STB). Le responsable des fusions dans le secteur ferroviaire aux États-Unis avait refusé la demande du CN visant à mettre sur pied une fiducie avec droit de vote en jugeant que la proposition n’était pas conforme à l’intérêt public.

Cet outil aurait permis au CN de détenir les actions du transporteur ferroviaire américain pendant l’examen de la transaction, qui aurait pu s’échelonner jusqu’à la fin de 2022. Les actionnaires de KCS auraient également été payés plus rapidement plutôt que de devoir attendre la clôture de la transaction.

« Je crois que le CN va passer à autre chose », a estimé Anthony Hatch, analyste du secteur ferroviaire au sein de la firme new-yorkaise ABH Consulting, dans un entretien téléphonique.

La décision du STB à l’endroit du CN est très ferme. Ça ne vaut pas la peine de continuer. Le CN doit aussi tenir compte des pressions de TCI.

Anthony Hatch, analyste du secteur ferroviaire de la firme ABH Consulting

De son côté, le président et chef de la direction du CP, Keith Creel, qui répète depuis des mois qu’un mariage entre le CN et KCS ne passerait pas le test des autorités réglementaires, pourrait finalement arriver à ses fins.

« Ce regroupement offre aux actionnaires de KCS davantage de certitude en matière de réglementation et de valeur », a-t-il fait valoir dans un communiqué.

Contrairement au CN, le réseau du CP ne chevauche pas celui de KCS au sud de la frontière.

Le transporteur albertain avait annoncé, en mars dernier, une entente avec la société ferroviaire américaine qui la valorisait à environ 29 milliards US avant de voir son grand rival canadien lui damer le pion en faisant grimper les enchères.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

En raison de sa plus petite taille, le CP avait obtenu la permission d’utiliser une fiducie avec droit de vote.

Mais la décision du STB avait incité KCS à accepter de discuter de l’offre relevée du CP qui avait été présentée à son conseil d’administration à la suite de la décision du STB. Le CP offre 2,884 actions du CP et 90 $ US en espèces pour chacun des titres de KCS, en plus d’assumer la dette de 3,8 milliards US.

En raison de sa plus petite taille, le CP, qui avait entrepris ses démarches auprès des autorités réglementaires américaines avant de voir le CN venir brouiller les cartes, avait obtenu la permission d’utiliser une fiducie avec droit de vote. Un regroupement entre le CP et KCS serait également examiné en vertu de règles moins strictes aux États-Unis.

Le CN compte 24 500 salariés et un réseau de 32 000 kilomètres qui se rend jusqu’à La Nouvelle-Orléans, aux États-Unis. On recense environ 12 000 salariés au CP, dont le réseau de 21 000 km est moins vaste que celui de son concurrent dans le marché américain.

Les principales dates dans la dispute pour KCS

21 mars : le Canadien Pacifique (CP) et le Kansas City Southern (KCS) annoncent une entente valorisée à 29 milliards US qui permettrait à l’entreprise canadienne d’acheter la société américaine.

20 avril : la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN) entre dans la danse avec une proposition rivale évaluée à 33,7 milliards US pour KCS.

21 mai : le chemin de fer américain met fin à son entente avec le CP pour se tourner vers l’offre du CN, jugée supérieure. Le CN assume la facture des frais de résiliation de 700 millions US à verser au CP, qui a refusé de renchérir.

10 août : le CP, qui estime que le mariage entre le CN et KCS est risqué d’un point de vue réglementaire, revient à la charge avec une offre de 31 milliards US. KCS ne bronche pas.

19 août : dans l’attente d’une décision du Surface Transportation Board (STB) à propos de la fiducie avec droit de vote, KCS reporte au 3 septembre le vote de ses actionnaires sur l’offre du CN.

31 août : le STB rejette la proposition d’une fiducie avec droit de vote.

4 septembre : KCS annonce des discussions avec le CP sur son offre de 31 milliards US.

12 septembre : le transporteur américain juge que l’offre bonifiée du CP est supérieure à celle du CN.