Ça roule dans l’industrie du cannabis récréatif, alors que les principaux producteurs n’ont pas hésité à délier les cordons de la bourse depuis le début de l’année pour réaliser une série d’acquisitions. Une poignée d’entre eux s’élèvent au-dessus de la mêlée.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Course à la consolidation

PHOTO JASON FRANSON, ARCHIVES BLOOMBERG

Un employé examine des plants de marijuana à l'usine d'Aurora Cannabis à Edmonton, en Alberta.

Encore aux premières étapes de son cycle de vie, l’industrie du cannabis n’a pas fini de fleurir, deux ans et demi après la légalisation de la substance à des fins récréatives. Dans un secteur encore fragmenté, l’appétit de certains producteurs désireux d’en avaler d’autres ne semble pas vouloir s’assouvir.

Depuis le début de l’année, les investisseurs ont ressenti les effets de ce mouvement de consolidation dans le cadre d’une série de transactions d’envergure – souvent évaluées à plusieurs centaines de millions de dollars – impliquant des acteurs bien connus.

Il y a eu l’officialisation du mariage entre Tilray et Aphria, tandis que des acteurs comme Canopy Growth et Hexo, ce producteur autrefois établi à Gatineau avant de déménager son siège social à Ottawa, ne sont pas demeurés sur les lignes de côté.

Résultat : une poignée de grands producteurs se taillent une place au sommet. Selon un récent rapport de Valeurs mobilières Desjardins, Canopy contrôlait environ 14,0 % du marché canadien derrière Hexo, avec 17,0 %, et Tilray, avec 15,5 %, mais devant Aurora Cannabis et sa part de 6,5 %. À l’exception d’Aurora, les trois entreprises sont présentes à la Bourse de Toronto.

PHOTO ALBERTA CANNABIS INC., VIA REUTERS

Plus de 660 cultivateurs, transformateurs et vendeurs détiennent une licence en vertu de la Loi sur le cannabis.

Offre excédentaire

Cette tendance n’étonne pas Rishi Malkani, responsable du secteur du cannabis chez Deloitte Canada. Plus de 660 cultivateurs, transformateurs et vendeurs détiennent une licence en vertu de la Loi sur le cannabis, alors que ces dernières étaient initialement octroyées au compte-gouttes par Santé Canada. Au Québec, on recense 26 producteurs licenciés, selon Desjardins.

« Il y a une offre excédentaire avec l’augmentation du nombre de producteurs, dit-il, au bout du fil. Certains ont éprouvé certaines difficultés financières, ce qui favorise généralement le contexte pour les fusions et acquisitions. »

L’industrie du cannabis récréatif peut sembler florissante. L’an dernier, les ventes de cannabis légal ont plus que doublé pour atteindre 2,6 milliards de dollars, selon Statistique Canada.

Mais cela n’est pas synonyme de rentabilité, même pour les principaux acteurs. Depuis un an, certains ont déclaré d’importantes pertes nettes en plus de procéder à d’importantes restructurations, qui se sont soldées par des pertes d’emplois.

De plus, la pandémie de COVID-19 a provoqué des perturbations à bien des égards. Des boutiques ont été temporairement fermées à certains endroits au pays – la Société québécoise du cannabis (SQDC) y avait échappé – en raison des restrictions. Les activités de certains producteurs ont été perturbées par la crise sanitaire, faute d’employés, ce qui a engendré des pertes financières.

« Peut-être que [la crise] a accéléré les plans de certains », a expliqué Sébastien St-Louis, cofondateur ainsi que président et chef de la direction d’Hexo, l’un des principaux acteurs de la récente poussée de consolidation, au cours d’une entrevue téléphonique.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Sébastien St-Louis, président et chef de la direction d’Hexo

Chaque fois que l’on ferme des magasins, ça nous fait mal. C’est clair que cela provoque des pressions, parce que nous sommes encore de jeunes entreprises. Il n’y a personne qui génère des liquidités incroyables pour passer à travers des évènements du genre.

Sébastien St-Louis, président et chef de la direction d’Hexo

De l’avis de Mylany David, avocate associée chez Langlois Avocats en droit des affaires et qui a une connaissance des enjeux de l’industrie du cannabis, la crise sanitaire a déclenché une « tempête parfaite ». D’un côté, il y a eu des perturbations au chapitre de la production, et de l’autre, un ralentissement du déploiement de l’infrastructure des réseaux de boutiques partout au pays.

« Les activités [des entreprises] étaient déjà très financées, a-t-elle expliqué. Il reste le crédit à la banque et les activités de fusion et acquisition. C’est une stratégie de vendre pour renflouer les coffres. On parle d’une nouvelle industrie, qui a vécu un cycle de vie relativement court avant un évènement de force majeure. »

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Hexo est le principal fournisseur de la SQDC. On voit ici son usine de Masson Angers, au Québec.

Plus de produits, plus vite

Une acquisition permet également d’élargir plus rapidement l’éventail de produits. Pour un acteur comme Hexo, principal fournisseur de la SQDC, l’achat de Redecan, annoncé le mois dernier, constitue un bon exemple.

Hexo, qui propose des produits de vapotage, des fleurs de cannabis séchées, des produits comestibles et des boissons infusées au cannabis fabriquées avec Molson Coors Canada sous la marque Truss Beverage, pourra ajouter des huiles, des capsules et des produits préroulés grâce à Redecan.

« Les outils légaux pour attirer des clients sont limités », a souligné M. St-Louis, en évoquant par exemple les interdictions entourant la publicité. « Il faut déplacer le marché noir. On a réussi à bien le faire avec les fleurs. On veut le faire aussi avec des vapoteuses et des articles préroulés. Pour faire baisser les prix, il faut être hyperconcurrentiels au chapitre de la fabrication. »

Parallèlement à tous ces éléments, M. Malkani a évoqué une autre raison pour expliquer ce qui pourrait avoir stimulé les transactions récemment : la capacité d’avoir les moyens pour se tourner vers le marché américain, même si ce n’est pas demain la veille que les interdictions fédérales sur la marijuana à des fins récréatives seront assouplies.

« Je crois que c’est dans l’esprit de certains producteurs, a illustré l’expert de Deloitte. Lorsque votre taille est plus importante, il est plus facile de s’exposer au marché américain. »

Au sud de la frontière, le cannabis est autorisé à des fins médicales dans 36 États et à des fins récréatives dans 13 autres. Il est toutefois toujours considéré comme une substance contrôlée au niveau fédéral, ce qui limite les activités des entreprises présentes dans des États où la substance est légale.

Selon M. Malkani, au moins 18 mois devraient s’écouler avant que l’on assiste à des changements au sein de l’administration fédérale américaine. La patience sera donc de mise pour les producteurs canadiens qui lorgnent une offensive au sud de la frontière.

Les récentes emplettes des producteurs

  • Hexo : Redecan (transaction évaluée à 925 millions), Zenabis Global (235 millions) et 48 North Cannabis (50 millions).
  • Canopy Growth : Supreme Cannabis (435 millions), Ace Valley (montant non divulgué).
  • Sundial Growers : Inner Spirit Holdings (131 millions)
  • Canora Biotech : Medican Organic (environ 30 millions)

La spécialisation, planche de salut

PHOTO COLE BURSTON, ARCHIVES BLOOMBERG

Fleur (cocotte) de cannabis produite chez CannTrust Holding de Pelham, en Ontario

Dans le contexte actuel, Sébastien St-Louis ne croit pas qu’un nouveau producteur pourrait répéter l’histoire d’Hexo et se hisser parmi les principaux acteurs de l’industrie du cannabis récréatif. Cela n’empêche pas le président et chef de la direction du producteur d’avoir un conseil pour ceux qui souhaitent se lancer : avoir dans sa ligne de mire un produit très spécialisé et concurrentiel.

« Nous avions commencé nos activités cinq années avant la légalisation », se souvient le cofondateur ainsi que président et chef de la direction d’Hexo, au cours d’une entrevue téléphonique. « Il y avait moins de concurrence. Maintenant, les canaux sont saturés. »

Qu’il s’agisse de produits comestibles, de fleur séchée ou d’huiles, l’homme d’affaires croit que l’intérêt des consommateurs à l’endroit de plus petits producteurs demeurera au rendez-vous. C’est le chemin qu’a choisi d’emprunter le fondateur et président-directeur général de Fuga, Philippe Laperrière, qui vient de commercialiser son premier cannabis cultivé dans un bâtiment de Stoneham.

L’entrepreneur, qui souhaite plus tard s’attaquer au marché récréatif, a décidé de se lancer dans la production après avoir subi un traumatisme crânien à la suite d’un grave accident de vélo de montagne en 2018. M. Laperrière ne consommait pas de marijuana auparavant, mais la substance apaisait ses symptômes.

PHOTO PATRICE LAROCHE, LE SOLEIL

Philippe Laperrière, fondateur et président-directeur général de Fuga

« La pandémie a incité les consommateurs à se tourner davantage vers les producteurs locaux, a illustré le dirigeant de Fuga. J’ai décidé de me tourner vers un produit de haute qualité. »

La différence entre son entreprise et les grands producteurs ? M. Laperrière se targue de cultiver moins de plants, ce qui lui permet de consacrer davantage de temps à chaque plante. Le travail s’effectue à la main sur chacun des plants, et la phase de séchage s’effectue sur une plus longue période.

Cela permet, affirme-t-il, de mieux conserver les propriétés de la plante.

Comme pour les microbrasseries

« Il y a un marché pour ces produits, un peu comme pour les microbrasseries dans le secteur brassicole », souligne le président de l’Association québécoise du cannabis, Michel Timperio, également à la tête de la division du cannabis chez Neptune.

Il faut être créatif, mais on peut se trouver une place. Cela peut permettre à des petites et moyennes entreprises de devenir fort intéressantes.

Michel Timperio, président de l’Association québécoise du cannabis

En dépit d’un marché encore très fragmenté, Rishi Malkani, responsable du secteur du cannabis chez Deloitte Canada, estime également qu’il y a de la place pour de nouveaux acteurs.

Toutefois, le plan de développement doit s’articuler autour d’une nouvelle stratégie, puisqu’on ne se prépare plus à la légalisation de la marijuana, comme c’était le cas il y a quelques années.

« Il s’agit de trouver de nouveaux produits qui témoignent d’une innovation et qui vont attirer l’attention, a illustré l’expert. Pour la fleur séchée, par exemple, le marché légal a attiré beaucoup de consommateurs qui savent ce qu’ils veulent. Leurs goûts changent, et c’est aux producteurs de s’y adapter. »

PHOTO COLE BURSTON, ARCHIVES BLOOMBERG

Le marché de la haute qualité devient un créneau payant pour les producteurs de cannabis.

Selon le plus récent rapport de Deloitte sur les consommateurs de cannabis, près de 75 % du volume consommé annuellement provient d’habitués. Ceux-ci représentent donc la « plus importante possibilité de croissance ».

Cette clientèle pourrait ainsi être plus susceptible d’avoir envie de se tourner vers des produits plus nichés et spécialisés, ce qui favoriserait des producteurs dont l’empreinte est moins grande.

« Oui, je pense que la planche de salut [pour les plus petits] est dans la haute qualité, a estimé le président-directeur général de Fuga. Le public, de plus en plus, devient exigeant. Par contre, ce n’est pas l’ensemble de la clientèle qui est habituée à payer pour ce type de produit. »