La crise de la COVID-19 a été un électrochoc qui a ranimé la volonté de rapatrier la production de biens. Mais devant la complexité de la tâche, les intentions de réduire notre dépendance envers des usines situées à l’autre bout du monde pourraient bien rester… des intentions.

Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

« Il ne faut certainement pas s’attendre à un retour massif des chaînes de production ici », conclut Joëlle Noreau, économiste principale de Desjardins, qui a examiné la question.

Les intentions de rapatrier une partie de la production sous-traitée à l’étranger ont resurgi avec la pandémie, mais elles existaient avant, rappelle-t-elle lors d’un entretien avec La Presse.

Depuis presque 10 ans, les entraves au commerce international se sont multipliées, souligne-t-elle, en donnant l’exemple du Brexit et des tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis. En fait, les mesures contraignantes pour le commerce mondial sont en nette augmentation depuis 2017. Malgré ce contexte plus difficile, la croissance des importations s’est poursuivie, relève l’économiste.

Les pénuries de masques et d’équipement de protection individuelle vécues pendant la crise ont redonné de la vigueur à cette volonté de retrouver l’autosuffisance. L’économiste rappelle que « partout dans le monde, le “jamais plus nous ne dépendrons de l’approvisionnement extérieur pour des besoins essentiels” a retenti ».

Est-ce que le choc a été suffisant pour enclencher un mouvement de rapatriement de la production ? C’est plus facile à dire qu’à faire, estime Desjardins dans une analyse.

Des intentions qui fondent

Beaucoup de bonnes intentions ne résistent pas à l’épreuve du temps. Une étude internationale de la firme de consultants EY indique que 83 % des gestionnaires d’entreprises multinationales avaient l’intention de rapatrier leur production en avril 2020. Six mois plus tard, cette proportion avait baissé à 37 %. Un sondage réalisé par une autre firme internationale, Euler Hermes, auprès de 1181 entreprises de cinq pays, a révélé que seulement 15 % d’entre elles pensaient désormais à rapatrier leur production.

Avant de décider de la rapatrier ou non, les entreprises doivent refaire le calcul qui les a poussées à délocaliser leur production, souligne l’économiste de Desjardins. Les coûts de transport, de logistique, les taxes et les tarifs sont-ils devenus trop élevés ? Est-ce que le consommateur peut absorber une augmentation des coûts de biens produits localement ? Est-ce que la production rapatriée sera vendue localement seulement ? Sinon, pourra-t-elle affronter une compétition féroce sur les marchés internationaux ?

La question de la main-d’œuvre

La principale contrainte qui limite le rapatriement de la production est la disponibilité de la main-d’œuvre, surtout au Canada et au Québec. Le recrutement est déjà un défi dans les usines, observe Joëlle Noreau, et les emplois techniques sont boudés par les jeunes. Avec le temps, la mondialisation de la production a aussi fait son œuvre : l’expertise manufacturière et la capacité d’innovation se sont perdues au profit des pays qui en ont fait leur base économique. Peut-on les récupérer ?

L’automatisation massive des activités de fabrication peut être une solution à la rareté de la main-d’œuvre, mais elle exige des investissements colossaux qui ne sont pas à la portée de pays comme le Canada.

Muscler les usines existantes

Entre le statu quo et le rapatriement tous azimuts, la réalité imposera peut-être des solutions hybrides, croit Joëlle Noreau. Au Canada, surtout en Ontario et au Québec, le secteur de la fabrication est bien diversifié. Il est possible de le renforcer, selon elle, d’abord en augmentant le nombre de fournisseurs locaux et en se dotant de chaînes d’approvisionnement plus courtes. Avec la pandémie, « on a découvert des capacités dont on ne soupçonnait pas l’existence », dit-elle, en donnant l’exemple des usines qui se sont lancées dans la fabrication de masques et de gels antiseptiques. La flexibilité, « c’est une des clés pour renforcer nos capacités de production et développer de nouvelles compétences ».