Deux conjoints ont repris la petite manufacture de moulins à poivre de leur ami décédé : « On est passés du tournage de film au tournage de bois. » La pandémie a aussitôt frappé, mais ils n’ont pas tourné les talons.

Marc Tison
Marc Tison La Presse

« On vient de recevoir nos yeux, aujourd’hui », lance François Vincelette.

Les questions oculaires relèvent de sa conjointe Mélanie Gauthier. « Je colle les petits yeux sur les pingouins, les poissons. »

Normalement, elle s’intéresse plutôt aux oreilles : ni vétérinaire ni ophtalmologue, elle est preneuse de son et conceptrice sonore.

Pour sa part, François Vincelette a travaillé pendant plus de 40 ans comme directeur photo, principalement pour des documentaires.

Depuis plus d’un an, il a délaissé sa profession pour fabriquer avec Mélanie des moulins à poivre en bois – de véritables sculptures. Certains affectent la silhouette d’un pingouin ou d’un poisson, dont la tête constitue la poignée de l’instrument. Avec des yeux rapportés, vous l’aurez compris.

François et Mélanie n’auraient jamais emprunté cette voie si leur meilleur ami n’était pas mort brusquement.

Deux tragédies

Au milieu des années 1990, le designer-ébéniste Sylvain Tremblay avait commencé à dessiner et fabriquer des moulins à poivre et d’autres menus objets en bois, qu’il vendait dans les salons de métiers d’art. En 2005, quand sa conjointe et collaboratrice s’est éteinte à 40 ans d’un cancer du sein, il s’est jeté à corps perdu dans le travail, s’est concentré sur les moulins à poivre ou à sel et a renommé son entreprise en conséquence : Les Moulins Tremblay.

Il a conçu des centaines de modèles aux formes gracieuses, évocatrices, séduisantes, intrigantes, taillés dans des essences nobles ou exotiques, de couleur naturelle ou teints de tons vifs.

« J’allais l’aider souvent dans son atelier pendant ses périodes de pointe, avant les Fêtes, ou quand il avait des commandes d’entreprises », raconte François, lui-même habile de ses mains.

Lorsque François et Mélanie ont quitté la ville en 2018 pour s’installer dans la région natale de celle-ci, près de ce qui s’appelait encore Asbestos, Sylvain Tremblay n’a pas tardé à rejoindre ses amis. Il a acquis une petite fermette à 15 minutes de route de la maison du couple et il a déménagé son atelier dans l’ancienne porcherie attenante.

« On a fait ça le 9 mai 2019, relate François Vincelette. Sylvain était très fatigué – perte d’appétit, perte de poids. »

« Il est venu passer deux jours chez nous après le déménagement. Ça n’allait vraiment pas. Il est allé voir son médecin en partant d’ici. Il l’a entré aux soins intensifs et il est décédé deux semaines et demie plus tard. »

Il n’a jamais habité la maison qu’il venait d’acquérir.

« Il nous a légué son entreprise, peut-être pas en pensant qu’on allait poursuivre les opérations », glisse Mélanie.

C’est ce qu’ils ont fait, pourtant. Un hommage à leur ami, une façon de continuer son œuvre.

Un mauvais tour…

Avec le stock restant, François et Mélanie ont honoré les commandes en suspens et ils ont participé en août 2019 au salon Plein Art de Québec, où Sylvain Tremblay devait être mis en vedette. L’accueil des clients de longue date et des visiteurs les a convaincus que les moulins de leur ami avaient encore un bel avenir.

« Avec la comptable, qui était l’exécutrice testamentaire, on a essayé de tout débroussailler ça, décrit François Vincelette. J’ai accepté la succession en décembre 2019. Ça a pris du temps pour que tous les papiers se règlent, et c’est au mois de mars 2020 que j’ai vraiment pris le contrôle. »

« On était en plein début de pandémie », lance Mélanie.

Les salons de métiers d’art, le poumon de l’entreprise, étaient annulés et ne reprendraient pas avant longtemps. Les boutiques de cadeaux et d’artisanat étaient fermées par le confinement. Le site internet de Sylvain avait été débranché à sa mort.

« Ça nous a peut-être donné du temps, à nous aussi, pour nous réorganiser », relativise François.

Il a repris contact avec la machinerie, âgée mais de bonne qualité : scies, tours, ponceuses…

  • La délicate opération du perçage du fût, qui précède le tournage.

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    La délicate opération du perçage du fût, qui précède le tournage.

  • L’atelier est équipé d’un tour à commande numérique.

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    L’atelier est équipé d’un tour à commande numérique.

  • François Vincelette fait également le tournage traditionnel à la main.

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    François Vincelette fait également le tournage traditionnel à la main.

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Je connaissais déjà les opérations de presque toutes les machines de Sylvain. Mais j’apprends beaucoup. Il y a des obstacles et quelquefois, je m’y reprends plusieurs fois. Il y a des morceaux qui m’éclatent au visage.

François Vincelette

Le prix du bois a explosé, lui aussi. « Avant de commander des ronces de marronnier ou des loupes d’érable à coups de 25 000 $ ou 30 000 $ US, on se retient… », formule Mélanie.

Elle s’occupe du marketing, de la rédaction, des ventes.

En attendant la mise en place d’un nouveau site web, elle a publié des photos des moulins sur les réseaux sociaux. Entre septembre et Noël derniers, elle en a vendu une douzaine par jour.

Les anciens clients, souvent collectionneurs, ont continué à les contacter.

À l’automne 2020, les magasins Simons leur ont passé commande de trois modèles pour leur comptoir Fabrique 1840, voué aux créateurs canadiens.

Les entreprises qui veulent faire des cadeaux à leurs clients et employés apportent aussi de l’eau aux moulins.

Mélanie s’installe alors sur une machine et contribue à la production à la chaîne. La fabrication d’un moulin compte 18 étapes. Il a fallu trois semaines au couple pour exécuter une importante commande de 460 moulins identiques – et ils ont eu l’aide de la famille pour faire les emballages.

Encore un déménagement

Pendant des mois, François et Mélanie ont partagé leur temps entre la production à la fermette et la distribution dans leur maison.

Le poids de l’hypothèque et les contraintes du zonage agricole à l’égard d’une ferme qu’ils n’habitaient pas les ont finalement incités à mettre la propriété en vente à l’été 2020.

Ils ont ensuite loué un local dans la ville d’Asbestos, qui a pris au même moment le nom bucolique de Val-des-Sources – une bonne chose pour les clients de l’Ouest et des États-Unis, qui auraient trouvé étrange d’associer amiante et ustensile de cuisine.

Pendant que Mélanie poursuit ses activités professionnelles à temps partiel, François réussit depuis peu à se verser un modeste salaire.

Depuis deux mois, les boutiques ont recommencé à passer commande. « Il nous reste à développer, il faudrait peut-être avoir une boutique à Toronto et à Vancouver, soulève François. Mes filles sont à Vancouver, et elles font du repérage. »

  • Le designer-ébéniste Sylvain Tremblay, fondateur de Moulins Tremblay, a conçu des centaines de modèles, d’une époustouflante créativité.

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Le designer-ébéniste Sylvain Tremblay, fondateur de Moulins Tremblay, a conçu des centaines de modèles, d’une époustouflante créativité.

  • Les formes épurées des modèles « parfumeuses »

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Les formes épurées des modèles « parfumeuses »

  • Poussins et pingouins, une partie de la ménagerie en érable des Moulins Tremblay

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Poussins et pingouins, une partie de la ménagerie en érable des Moulins Tremblay

  • Pas besoin d’explications…

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Pas besoin d’explications…

  • Quelques tours de force en loupe d’érable stabilisée

    PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

    Quelques tours de force en loupe d’érable stabilisée

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La consultante Aycha Fleury, une amie d’une de ses filles qui voulait offrir un moulin Tremblay en cadeau, a appris que François et Mélanie avaient repris l’entreprise.

« Quand elle a vu dans quel tourbillon on était, relate Mélanie, elle nous a offert de nous aider pour notre nouveau site. »

Il a été ouvert en mars. « Ça fonctionne, on vend des moulins tous les jours. »

Aycha Fleury a proposé la candidature de Moulins Tremblay pour le programme de marrainage par une grande entreprise du collectif en communication et marketing Talents M, qui donnera lieu à une commande de 5000 $.

Bref, les Moulins Tremblay vont survivre à leur fondateur et à la crise.

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Mélanie Gauthier, qui poursuit ses activités professionnelles à temps partiel, se consacre principalement au marketing et aux ventes, mais participe à la création et à la production lors des commandes importantes.

« On n’aurait jamais imaginé une affaire comme ça, lance Mélanie, d’une voix enjouée. On est conscients que c’est beau, qu’on est chanceux. En plus de continuer l’œuvre de quelqu’un, on se réalise nous-mêmes là-dedans et on crée beaucoup. »

« Au quotidien, on découvre encore des petits détails qui nous avaient échappé, ajoute François. C’est fascinant. Dans l’atelier, je sens que je suis encore avec ce que j’appelle la poussière de Sylvain, dans son bran de scie à lui. »

Peu à peu, ils y substituent le leur.

Consultez le site des Moulins Tremblay