« La famille Legault est une famille assez discrète en affaires, assez humble », a lancé Nicolas Legault.

Marc Tison
Marc Tison La Presse

La conversation portait sur Gloco, préparateur de semences et distributeur horticole fondé il y a plus d’un siècle par son arrière-grand-père, et toujours détenu par ses descendants.

L’argument : les ventes de ses marques de semences à gazon Herbionik et d’engrais Bionik ont explosé dans les centres de jardinage à la faveur du confinement.

Mais ses propos s’étendront rapidement à la chaîne de magasins Mondou, détenue elle aussi depuis près de 30 ans par – surprise ! – la famille Legault.

Famille peut-être discrète, mais assurément persévérante…

Une histoire centenaire

Gloco, qui portait alors l’ambitieuse raison sociale Globe Trading Company, a été fondée le 11 novembre 1919 « par mon grand-père Jules Legault senior, qui avait uniquement une troisième année scolaire, mais qui écrivait une lettre sans une seule faute d’orthographe », raconte son petit-fils Jules, le père de Nicolas. « C’était un autodidacte. Un grand voyageur, un homme curieux, instruit, malgré sa troisième année. »

L’entreprise s’est d’abord spécialisée dans l’importation et la vente de divers produits agricoles.

Miné par des problèmes de santé, le fondateur a appelé son fils Jean-Marc à la tête de l’entreprise au milieu des années 1940.

En 1978, Jean-Marc a à son tour appelé à la rescousse son fils Jules, deuxième du nom.

Jules aura 69 ans en août. Il en avait 25 à l’époque.

Comptable agréé, il travaillait alors chez Pricewaterhouse. Du jour au lendemain, il a troqué un soyeux cabinet au centre-ville pour un bureau mal éclairé et un entrepôt poussiéreux.

« Tout un contraste, constate-t-il. Mais j’ai fait le saut. »

Sa tâche consistait à sillonner le Québec pour placer dans les meuneries des commandes de mil, de trèfle, de luzerne et autres fourragères…

« Ç’a été des années difficiles pour moi, reconnaît-il. Je suis devenu quasiment colporteur, vendeur dans des régions où on n’était pas connus. »

Il partait le lundi matin pour arpenter les campagnes et rentrait à la maison le vendredi soir, « quelquefois bredouille ».

« Il y avait des guerres de prix épouvantables, il n’y avait pas d’argent à faire. Et honnêtement, je n’aimais pas le produit ni la clientèle. »

C’est pourquoi, au tournant des années 1980, il a imprimé à l’entreprise « un virage à 180 degrés » pour la réorienter vers le secteur horticole et les semences à gazon. Il en a profité pour franciser et comprimer le nom de l’entreprise : Gloco.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Quelques-uns des produits emblématiques de Gloco : les semences à gazon Herbionik

Il a bientôt lancé sa première marque maison, Herbionik, des mélanges de semences à gazon soigneusement dosés qui seront distribués en exclusivité dans quelque 250 centres de jardinage.

C’est à la même époque qu’une occasion s’est présentée.

Mondou

Gloco comptait parmi ses clients un petit détaillant de produits pour animaux domestiques, qui ne dénombrait alors qu’un seul point de vente, situé au marché Jean-Talon : J.-E. Mondou.

Fondé en 1938 par Joseph-Émilien Mondou, le commerce vendait notamment des graines pour oiseaux et des semences, que Gloco lui fournissait.

« C’est comme ça que j’ai appris qu’il était à vendre », relate Jules Legault.

Il a lancé les négociations en octobre 1982 pour conclure l’acquisition le 1er février 1983. Son frère Philippe s’est alors joint à lui.

Une mauvaise expérience avec le propriétaire du local de sa première succursale l’a incité à prendre une ferme décision : « Je me suis promis d’être propriétaire de mes sites, autant que je pouvais. »

Il a tenu parole. L’entreprise possède maintenant 40 % des locaux des magasins Mondou et a diversifié ses investissements dans l’immobilier.

La quatrième génération

À l’inverse de Jules, c’est Nicolas qui a cogné à la porte de son père Jules, en 2008.

Il avait 24 ans. « Dans ces années-là, je me cherchais », confie-t-il.

« Il m’a dit : “Va voir Untel, il va te dire ce qu’il y a peut-être à faire.” »

Une de ses premières tâches a consisté à réorganiser un entrepôt de Mondou. De tâche en affectation, il s’est patiemment familiarisé avec les rouages de l’entreprise. Après avoir suivi la formation de l’École d’entrepreneurship de Beauce en 2013, il a pris en charge le développement des affaires, un service qu’il a contribué à créer.

Quand on est dans les affaires depuis plus de 100 ans, on pense à la pérennité d’une organisation, donc on pense beaucoup à long terme.

Nicolas Legault

Depuis quatre ans, son frère Jean-Philippe, sa sœur Marie-France et ses cousins Marc-Antoine et Marie-Josée, enfants de Philippe, se sont joints à leur tour à l’entreprise familiale. « Tous les membres de la quatrième génération !, ajoute-t-il. Tous des Legault ! »

En 2018, ils ont déposé un chapeau sur l’ensemble disparate des entreprises familiales.

« Une journée, je peux parler de Gloco, une journée, on peut parler d’immobilier, une journée, on peut parler de Mondou. On ne peut pas s’appeler juste Mondou : on a créé le Groupe Legault. »

Les bénéfices du confinement

Le confinement a incité à l’aménagement paysager, au jardinage et au câlinage d’animaux de compagnie.

« Les années sont bonnes pour nous en ce moment, dans le domaine de l’horticulture comme dans le domaine animalier, reconnaît Nicolas Legault. La crise favorise en fait le développement de l’organisation. »

Mondou compte maintenant 73 succursales et plus de 900 employés, contre une quinzaine de personnes chez Gloco.

Mais c’est sur l’entreprise centenaire fondée par son grand-père que Jules Legault veut insister.

S’il n’y avait pas eu Gloco, je n’aurais pas eu le scoop que Moudou était à vendre. Et je suis très attaché à Gloco. Il y a beaucoup de gens qui veulent l’acheter, et elle n’est pas à vendre !

Jules Legault

Elle est gérée par une équipe de gestionnaires chevronnés, à laquelle se greffe la jeune génération. Depuis trois ans, sous l’impulsion de la nouvelle directrice générale Marie-France Dufour et l’accélération de la pandémie, les ventes ont augmenté de 50 %.

« Du bon monde ! », lance le paternel.

La veille, lors d’une visite dans le nouvel entrepôt de Gloco, à Montréal-Nord, il y avait vu deux de ses vendeurs, normalement en démarchage sur la route. « Ils se sont aperçus qu’on était tellement débordés dans l’entrepôt qu’ils sont venus aider à faire de l’emballage et du mixage. »

« Je me suis dit : “Ça, ça vaut la peine d’investir…” »

Après tout, Gloco se spécialise dans la croissance…