(Ottawa) Le gouvernement fédéral ajoute un deuxième brise-glace lourd à ses projets à long terme pour la Garde côtière canadienne, dont un construit à Lévis. Une décision à la Salomon qui stimulera la construction navale dans deux provinces clés pour les libéraux, mais qui pourrait coûter cher aux contribuables.

Lee Berthiaume La Presse Canadienne

Le gouvernement libéral a surpris beaucoup de gens, jeudi, en annonçant qu’il faisait appel au Chantier Davie, de Lévis, et au chantier Seaspan, de Vancouver, pour construire chacun un nouveau brise-glace lourd destiné à la Garde côtière au cours de cette décennie.

La ministre des Pêches, Bernadette Jordan, a expliqué que l’ajout d’un deuxième navire reflétait les conditions changeantes de l’Arctique, une région canadienne de plus en plus accessible. Selon elle, il s’agit d’une décision prudente pour s’assurer que les deux navires pourront remplacer à temps deux autres navires vieillissants. Le Louis St-Laurent devrait prendre sa retraite en 2030, tandis que l’autre brise-glace lourd de la Garde côtière, le Terry Fox, devrait être retiré en 2032.

Cette décision constitue le dernier chapitre de la Stratégie nationale de construction navale du gouvernement canadien, de plusieurs milliards de dollars. Elle fait suite à deux années d’interrogations – et d’intenses pressions de la part des deux chantiers navals – autour de ce futur navire « John G. Diefenbaker ».

Seaspan l’avait perdu en 2019

Annoncé pour la première fois par le gouvernement conservateur de Stephen Harper en 2008, puis attribué à Seaspan en octobre 2011, le Diefenbaker devait être l’un des sept navires construits à Vancouver. Le Diefenbaker était sans doute le joyau de cette commande. Le brise-glace, d’abord évalué à 721 millions, devait être livré d’ici 2017 pour remplacer le navire amiral de la Garde côtière, le Louis-St-Laurent.

Mais cet échéancier a été chamboulé et le budget est passé à 1,3 milliard en 2013, avant que le gouvernement Trudeau ne retire discrètement le navire du carnet de commandes de Seaspan, en août 2019.

Pendant que le chantier naval de Vancouver se disait déterminé à reconquérir le Diefenbaker, Davie était dorénavant considéré comme son principal concurrent. Le chantier québécois, qui n’avait pas été retenu pour ce contrat en 2011, a été depuis choisi pour construire six brise-glaces plus petits pour la Garde côtière.

Le chantier de Lévis a plaidé qu’il était mieux placé que Seaspan pour construire le Diefenbaker, d’autant plus qu’il est déjà en ligne pour construire les six autres brise-glaces. Les deux rivaux se sont ensuite engagés dans de féroces campagnes de lobbying auprès d’Ottawa. Les libéraux ont finalement décidé de donner à chacun son brise-glace.

On ne sait rien des coûts

La décision annoncée jeudi plaira à coup sûr aux chantiers navals de Québec et de Vancouver, qui se sont battus bec et ongles pour obtenir le contrat de ce qui devait être un unique navire.

Mais cette décision devrait aussi presque à coup sûr comporter un prix. Le gouvernement fédéral a déjà souligné les économies d’échelle réalisée lorsqu’un chantier naval travaille sur plusieurs modèles d’un navire de même classe – le premier coûte beaucoup plus cher et prend beaucoup plus de temps à construire que les suivants.

Les ministres libéraux ont refusé à plusieurs reprises, jeudi, de fournir une estimation des coûts ou un budget pour les deux brise-glaces, affirmant que cette information serait fournie en temps opportun. Mais lors d’une séance d’information technique, jeudi matin, de hauts fonctionnaires ont toutefois reconnu que le coût dépassera l’estimation précédente de 1,3 milliard pour le seul Diefenbaker. Cette estimation, établie en 2012, fait l’objet d’un examen depuis plusieurs années.

« À mesure que les voies navigables du Nord deviennent plus accessibles, certains pays tentent d’empiéter sur notre souveraineté en signalant leur intérêt économique dans une région qui pourrait être riche en ressources naturelles inexploitées », a soutenu le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson.

« Promesse électorale »

Les partis d’opposition, quant à eux, ont accusé les libéraux de faire de la politique partisane avant une éventuelle campagne électorale à l’automne.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a noté que le gouvernement n’avait pas encore finalisé un accord avec Davie qui l’ajouterait officiellement à la Stratégie nationale, et il a laissé entendre que la promesse de jeudi n’était que des paroles creuses.

La porte-parole du Bloc en matière d’approvisionnement, Julie Vignola, a estimé que « cette annonce n’est appuyée ni d’un contrat, ni d’une lettre d’intention, ni d’une date de mise en chantier, ni d’un montant attribué ».

« Faute d’annoncer ces détails dans les plus brefs délais, cette annonce n’est rien de plus qu’une promesse électorale », a soutenu la députée de Beauport – Limoilou, dans la région de Québec. Elle a aussi souligné que Seaspan obtient un contrat pour un de ces brise-glaces alors que chantier avait perdu en 2019 le contrat du Diefenbaker.

Le leader du gouvernement en Chambre, Pablo Rodriguez, a répondu que le Bloc n’est jamais content. « Avant, il disait : “non, non, non, il n’y a pas de contrat qui s’en va à la Davie”. Là, il dit : “non, non, non, il y a un contrat qui s’en va à la Davie”. On dirait que c’est une gang de Schtroumpfs grognons, monsieur le président ».

« Le Bloc ne peut rien faire pour la Davie, les conservateurs n’ont jamais voulu aider la Davie, puis nous, on livre pour la Davie », a-t-il soutenu lors de la période de questions.

De leur côté, le porte-parole conservateur en matière d’approvisionnement, Pierre Paul-Hus, et le porte-parole en matière de pêches, Richard Bragdon, ont estimé que cette annonce ne garantissait absolument pas que la Davie obtiendrait elle aussi, comme Seaspan, un gros contrat pour la construction d’un brise-glace lourd.

Deux chantiers en terres libérales

Davie a été choisi en décembre 2019 comme « troisième chantier naval » de la Stratégie nationale, après Seaspan et Irving, de Halifax, qui devrait construire la prochaine flotte de navires de combat de la Marine.

Mais les discussions se poursuivent toujours entre Ottawa et le chantier naval de Lévis sur le montant des investissements qu’il doit faire dans ses installations avant que la décision ne puisse être officialisée – et qu’il puisse commencer à construire.

M. Blanchet a laissé entendre qu’en attendant la signature d’un contrat avec Davie, l’annonce du brise-glace de jeudi n’était « rien d’autre que des paroles » destinées à conserver des circonscriptions au Québec et à Vancouver.

Le chantier naval Davie est situé près de la circonscription du président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos, alors que Seaspan est situé dans celle du ministre Wilkinson. « Ce n’est pas de la politique : il s’agit en fait de donner aux hommes et aux femmes de la Garde côtière les outils dont ils ont besoin pour faire le travail », a assuré M. Wilkinson.

Le président de Davie, James Davies, a salué l’annonce, même s’il attendait toujours des détails spécifiques sur ce contrat qui pourrait créer « des milliers d’emplois et avoir des impacts majeurs à long terme ».