En pleine prohibition, il y a 100 ans aujourd’hui, naissait la Commission des liqueurs, première société d’État du Québec. Un succès immédiat pour l’ancêtre de la Société des alcools du Québec (SAQ) : 4 millions de dollars pour les sept premiers mois d’exercice. De ses débuts, où on demandait sa bouteille à un commis, à travers une cloison grillagée, pour la recevoir dans un sac de papier brun, à aujourd’hui, la SAQ en a vu de toutes les couleurs.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

La lucrative prohibition

PHOTO FOURNIE PAR LA SAQ

Chargement d'un camion de la Commission des liqueurs du Québec, dans les années 1920.

Ce n’est pas d’hier que le commerce de l’alcool est soumis à un monopole au Québec. Jean Talon avait donné à un aubergiste l’exclusivité de la vente d’alcool dans la ville de Québec, dès 1648. Le nom de l’aubergiste ? Jacques Boisdon, ça ne s’invente pas. Son estaminet était situé dans la côte de la Fabrique, là où se trouve un magasin Simons de nos jours.

La consommation d’alcool et son commerce soulèveront inquiétudes et critiques de l’Église pendant des décennies. Les gouvernements suivront. En 1898, on tient au Canada un vaste référendum pour interdire la vente d’alcool. Le Québec vote contre à 81 %, le gouvernement Laurier ne va pas plus loin. En 1910, le gouvernement Gouin au Québec veut réévaluer l’idée, une commission d’enquête tranche : la prohibition est toujours impossible.

Mais le courant en faveur de la prohibition ne se considère pas comme vaincu pour autant. Le gouvernement fédéral refile l’épineux dossier aux provinces qui le lanceront dans la cour des municipalités. On tient des référendums dans une série de villes en 1915 : Trois-Rivières, Lévis, Lachine, Sainte-Agathe et Terrebonne deviendront « sèches ». Québec se joindra au groupe en 1917. Nouvelle consultation en 1918, 78 % des voix sont favorables à la vente de la bière, du cidre et du vin, des produits « de tempérance » à faible teneur en alcool, soit 2,5 %. Ce régime ne dure que deux ans.

En janvier 1919, aux États-Unis, le Volstead Act interdit la vente et le transport d’alcool dans tout le pays. Au Québec, nouveau référendum. La prohibition est battue par une majorité écrasante. Le Québec, jusqu’en 1921, devient le seul territoire en Amérique du Nord où le commerce des spiritueux est légal. À la fin du régime sec aux États-Unis, en 1933, on estime que 45 millions de litres auront traversé, illégalement, la frontière.

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Un atelier d'embouteillage de la Commission des liqueurs du Québec, en 1921

Un phénomène nouveau apparaît au Québec ; les « bootleggers » – surnommés ainsi, car les contrebandiers peuvent insérer des flasques de spiritueux dans leurs bottes – se multiplient.

Conrad Labelle, le « tsar » de la contrebande, fait passer des milliers de caisses d’alcool à la frontière près de Lacolle. Les douaniers acceptent de fermer les yeux contre 1000 $ par jour, l’équivalent de 15 000 $ aujourd’hui. Le litre de whisky, qui vaut 1,28 $ au Québec, voit sa valeur multipliée par sept de l’autre côté de la frontière.

Pour traverser les barrages policiers, sa Cadillac a un réservoir à l’épreuve des balles. Une autre auto a un bout de rail de chemin de fer comme pare-chocs avant. D’autres mettent de l’ammoniac dans leur silencieux, produisant un nuage de fumée qui couvre leur fuite.

À l’automne 1923, le convoi de 20 autos et 3 camions de Conrad Labelle est saisi par une trentaine d’agents américains à Plattsburgh. La même année, il est expulsé des États-Unis pour une rixe avec un fonctionnaire américain. Quelques semaines plus tard, ivre, il commet un délit de fuite à bord de sa Cadillac : il zigzague sur la côte du Beaver Hall, s’enfuit sur les chapeaux de roues, on lui tire dessus. Il termine sa route en emboutissant un mur rue De La Gauchetière. Il se retrouve à l’hôpital et en une de La Presse. Dans sa vieillesse – il vivra jusqu’à 98 ans –, il racontera maintes fois ses aventures. On le verra même à Appelez-moi Lise, émission culte dans les années 1970.

PHOTO TIRÉE DE LA COLLECTION PATRIMONIALE DE LA SÛRETÉ DU QUÉBEC

Conrad Labelle, l'un des plus célèbres « bootleggers » du Québec. Il sera appréhendé en 1923.

Dans le Témiscouata, près du village de Rivière-Bleue, c’est le territoire d’Alfred Lévesque. On n’a pas retrouvé son tunnel de 150 m creusé pour rejoindre le Maine. Il dispose de 500 voitures et de 800 employés. Lévesque se recyclera dans le commerce légal après la prohibition, tout comme un collègue ontarien, Samuel Seagram.

Paul Lafrenais, dit le Frenchie, né à Lévis, fait partie de l’entourage d’Al Capone. L’alcool qu’il fait traverser circule dans les grandes villes américaines dissimulé dans des camions de boulangerie ou de boissons gazeuses.

En Beauce, une contrebandière, Olévine, et ses complices passeront bien des « quarante onces » dans leur corsage, jusqu’au moment où les douanes américaines embauchent des femmes comme inspectrices pour fouiller les suspectes.

Les îles du Bas-Saint-Laurent et du Golfe, notamment Anticosti, sont des relais stratégiques. Les navires peuvent les quitter sans être inquiétés, jusqu’à la rum line, les eaux territoriales américaines. Les ventes de mélasse doubleront à un moment dans le Bas-du-Fleuve. Le tord-boyaux qu’on y prépare peut rendre aveugle et les alambics peuvent exploser.

La possibilité de boire au Québec contribue puissamment au tourisme en provenance des États-Unis. On vient pour une escapade en train, à Sutton ou à Frelighsburg, pour une « soupe », un verre de spiritueux. À Sutton, un agent de station trop zélé dans la lutte contre la contrebande est victime d’une tentative de meurtre. Rue Clark, à Montréal, les maisons closes, les tripots et les buvettes illicites se multiplient. Des lanternes rouges attestent de leur activité, c’est le Red Light, une expression qui vivra longtemps.

De la Commission des liqueurs à la Société des alcools

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Une succursale de la Commission des liqueurs du Québec, dans les années 1920

Le 1er mai 1921, la Commission des liqueurs, créée par le gouvernement libéral d’Alexandre Taschereau, ouvrait 53 succursales. C’était une grande innovation, sans équivalent en Amérique du Nord. Il s’agissait même de la première société d’État du Québec.

Les États-Unis avaient imposé la prohibition deux ans plus tôt. De même, au Québec, de nombreuses municipalités allaient longtemps s’opposer à l’ouverture de magasins de la Commission des liqueurs sur leur territoire.

« C’est pourquoi on ne trouve pas de succursale de la SAQ sur le territoire de l’ancienne ville d’Outremont », observe Louis Roquet, ancien président de la Société des alcools. On pouvait alors acheter de l’alcool à Québec, mais pas à Lévis. À Montréal, mais pas à Chicoutimi ou Rimouski.

Le monopole que s’est adjugé le gouvernement provincial soulève des critiques. L’évêque de Québec, Paul-Eugène Roy, estime que « l’État, qui doit réprimer la vente de l’alcool, aura intérêt à la stimuler ».

Les gouvernements ont tôt fait d’encaisser les recettes de la vente d’alcool. Au premier bilan, la Commission des liqueurs fournit 18,5 % des recettes du gouvernement. En 1947, le budget déposé en illustre encore l’importance. La taxe sur l’essence représente 11 % des recettes du gouvernement, comme la taxe sur les sociétés, contre 15 % pour la Commission des liqueurs.

Premier président de l’organisation portant le nom de Société des alcools, en 1971, Jacques Desmeules regarde sourire en coin tout le matériel promotionnel envoyé par la SAQ pour souligner son centenaire ces jours-ci. « Tout ça est passablement jovialiste. La SAQ est un organisme qui a connu des problèmes nombreux et importants », souligne-t-il. Car pendant des décennies, la Commission des liqueurs, qui allait devenir la Régie puis la Société des alcools, a été un véritable nid à « patronage ».

Après avoir battu les libéraux de Taschereau, Maurice Duplessis fait place nette en sabrant le salaire de l’équipe de direction. La Commission est confiée à un des responsables de la caisse électorale de l’Union nationale, le notaire Savoie. Quand les libéraux reprennent le pouvoir, avec Adélard Godbout en 1940, on voit arriver le principal organisateur du Parti libéral, M. Tellier. Duplessis revient, exit Tellier, bienvenue au juge Archambault, un bleu bon teint. C’est lui, à la demande de Duplessis, qui révoque en 1946 le permis de Frank Roncarelli, propriétaire d’un restaurant de la rue Crescent, à Montréal. Il avait versé la caution de dizaines de témoins de Jéhovah arrêtés par la police. L’affaire va marquer l’histoire. En 1959, la Cour suprême déclarera que Duplessis a abusé de son pouvoir et ordonnera qu’on dédommage Roncarelli.

Pour contrôler les abus, on crée une « police des liqueurs », cible d’allégations de corruption ou de favoritisme politique qui entachent irrémédiablement son image. Après Duplessis, ces policiers seront intégrés comme « escouade des alcools » à la Sûreté du Québec.

Le favoritisme politique ne se limitait pas qu’aux dirigeants. Pendant des années, les commis de la Commission, puis de la Régie, se retrouvaient tous les quatre ans dans l’organisation électorale de l’Union nationale.

Souvent désœuvrés, dans les succursales, ils se dirigeaient lentement vers le backstore avec en main la commande du client qui attendait au comptoir. Ce manque d’enthousiasme leur a valu une épithète cinglante : « les traîneux de pieds ».

Ils seront les premiers syndiqués de la fonction publique québécoise. C’est à ces militants, dans leur première grève de 1963 que Jean Lesage lancera : « La Reine ne négocie pas avec ses sujets ! »

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Une succursale de la Régie des alcools du Québec dans les années 1960

Le réseau grossit rapidement : 415 employés au tout début, le double six mois plus tard. Le siège social se trouve dès lors au Pied du Courant, l’ancienne prison où ont été exécutés les patriotes de 1839, au pied du pont Jacques-Cartier.

Au début des années 1930, jusqu’à la fin de la prohibition aux États-Unis, tout va bien pour la Commission. Mais en 1933, les ventes chutent lourdement. Pendant le deuxième conflit mondial, de 1939 à 1945, Québec émet des coupons de rationnement qui permettent de se procurer tout au plus 40 onces toutes les deux semaines par client. Le jour de l’Armistice, en 1945, les succursales de la Commission sont fermées, pour éviter le grabuge.

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Le premier employé de la CLQ est un chimiste responsable de vérifier la qualité des produits.

La Commission, puis la Régie et la Société sont chargées de veiller à ce que les produits mis en vente soient de bonne qualité. Très rapidement on embauchera des chimistes pour vérifier que l’alcool vendu n’est pas frelaté. La tradition durera longtemps ; dans les années 1970, Jocelyn Tremblay a été embauché comme scientifique pour vérifier que de l’alcool ou du sucre n’avaient pas été ajoutés au cidre. Il deviendra PDG de la SAQ.

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Ouverture de la première succursale libre-service, en 1970, à Sherbrooke

En 1961, le gouvernement transforme la Commission des liqueurs en Régie des alcools. Cette dernière a deux missions distinctes ; la commercialisation et l’administration des permis d’alcool. Les succursales changent aussi. Au lieu de faire la queue devant un comptoir, les clients vont chercher les bouteilles rangées sur les rayons.

En 1968, une commission présidée par le juge Lucien Thinel propose de créer une Société des alcools totalement distincte de la Commission de contrôle des permis d’alcools, qui relèvera de la Justice. Son rapport est accablant : la gestion est inefficace, la politique d’achat incohérente et perméable aux combines. Les ventes sont faméliques. Il y a à peine une succursale pour 25 000 personnes au Québec, en Ontario c’est une pour 16 000, et une pour 10 000 aux États-Unis dans les États où le gouvernement a le monopole de la vente d’alcool.

La SAQ selon cinq PDG

Jacques Desmeules, l’incorruptible (1971-1978)

Vérificateur externe de la Régie, il est nommé par Robert Bourassa et s’emploie à la formation d’un conseil d’administration indépendant. « Sur le patronage, j’ai eu tout un héritage. Il fallait une réforme en profondeur, un changement important de mentalité qui avait été soutenu par le gouvernement », souligne-t-il en entrevue. « Il fallait une politique d’achat, une autre pour le choix des succursales, une autre encore pour la gestion du personnel. Il a fallu que je plonge dans tout ça », se souvient l’administrateur de 87 ans. Le logo, un verre de vin stylisé, bourgogne, apparaîtra sous son règne.

Jocelyn Tremblay, le contrôleur de la qualité (1985-1997)

PHOTO BRAULT BERNARD, ARCHIVES LA PRESSE

Jocelyn Tremblay

Jocelyn Tremblay était « contrôleur » du cidre à son arrivée à la SAQ, en 1971. Sous son règne, la qualité des produits sera la préoccupation centrale. Depuis, l’approbation de la SAQ tient lieu de garantie de qualité pour les agences d’autres provinces. Avant son arrivée, le Parti québécois avait amorcé la privatisation des succursales. « Des gens arrivaient avec des sacs d’argent liquide au Pied-du-Courant avec l’espoir d’acheter une succursale ! », se souvient M. Tremblay. « J’ai eu l’ordre de défaire tout ce qui avait été fait », ajoute-t-il. Du « patronage » ? « J’ai rencontré Robert Bourassa une seule fois, ça a duré 15 minutes. Il m’avait dit : “Si vous voyez un cas, téléphonez-moi directement !” »

Gaétan Frigon, l’épicier (1998-2002)

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Gaétan Frigon

Sous le ministre Bernard Landry, Gaétan Frigon arrive avec de longs états de service chez Métro-Richelieu. Il a mis en vedette les enseignes Sélection, Classique et Express et ajouté Signature, pour les produits de luxe, et Dépôt, pour l’achat en gros. À son arrivée, les Québécois consomment en moyenne neuf litres de vin par année. On sera à 13 litres cinq ans plus tard. « Je n’ai rien fait d’étonnant à la SAQ ; j’ai démocratisé, simplement fait du commerce, comme ça se fait partout ailleurs. Avant, la tradition était qu’un dollar dépensé en promotion était un dollar de moins en profits. Imaginez, les succursales ne prenaient pas les cartes de crédit parce qu’il y avait des frais de 1 % ! », s’insurgeait M. Frigon en entrevue cette semaine.

Louis Roquet, le stratège (2003-2004)

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Louis Roquet

Gaétan Frigon avait beaucoup fait croître les ventes, mais moins les profits. Louis Roquet, un ancien de Steinberg, lui succède avec cette obsession de la « ligne du bas ». Il généralise l’informatisation et accroît la capacité d’entreposage pour desservir les réseaux d’épiceries et de restaurants. Au moment de son arrivée, le gouvernement Charest subit beaucoup de pression pour la privatisation. M. Roquet expliquera à Monique Jérôme-Forget : « On augmente de 2 cents le prix d’une bouteille et le gouvernement encaisse 50 millions, et les gens blâment la SAQ. Si c’est privatisé, ils critiqueront les hausses de taxes. » Fin du débat.

Alain Brunet, le gars de la boîte (2014-2018)

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Alain Brunet

C’est le seul patron de la SAQ qui a d’abord été membre du syndicat des employés. Embauché à temps partiel en 1981, il étudie à l’Université de Montréal et devient stagiaire à la direction d’une succursale, puis monte les échelons jusqu’au sommet. Il conserve le souvenir de la passion des employés, « très attachés à la SAQ, ainsi qu’à leur syndicat. Ça donne des gens fiers, dévoués à l’entreprise ou très engagés ». Il a connu les grèves difficiles, celle des employés d’entrepôt en 1991, celle des succursales en 2004 alors qu’il était à la table de négociation.