Les relations d’affaires entre les détaillants en alimentation et leurs fournisseurs sont si tendues qu’Ottawa et les provinces ont jugé pertinent d’entamer une réflexion sur le sujet en novembre. Iront-ils jusqu’à proposer l’instauration d’un code de conduite pour mettre fin à certaines pratiques ? L’industrie agroalimentaire le souhaite. Nous lui avons demandé pourquoi.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Les relations difficiles entre les trois principales chaînes de supermarchés du pays (Loblaw, Sobeys et Metro) et leurs fournisseurs ne datent pas d’hier.

Mais l’été dernier, de nouveaux frais imposés par Walmart ont fait déborder le vase. Leur niveau inédit (6,25 %), en pleine pandémie et au cœur d’une saison marquée par la sécheresse, a créé un mouvement sans précédent pour réclamer l’aide du gouvernement.

À l’initiative du Québec, toutes les provinces canadiennes se sont mises d’accord pour réfléchir à un nouveau code de conduite qui viendrait réguler les relations entre fournisseurs et détaillants.

> (Re)lisez notre texte « Frais arbitraires imposés par les supermarchés : l’intervention d’Ottawa réclamée »

Le fait qu’environ 80 % de l’accès aux rayons au Canada soit contrôlé par trois acteurs est le cœur du problème, expliquent les fournisseurs. Aux États-Unis, où l’on retrouve de nombreuses chaînes régionales, les affaires sont bien différentes.

« C’est plus payant de vendre aux États-Unis. J’ai déjà délisté [cessé de vendre] des produits au Canada pour les vendre aux États-Unis, relate l’ex-président d’un manufacturier québécois qui a requis l’anonymat pour ne pas perdre des contrats. Il y a plus de concurrence, alors les détaillants sont moins gourmands. »

Chez nous, des PME québécoises décident carrément de ne pas vendre aux grandes chaînes par les voies officielles parce que c’est trop coûteux, nous ont rapporté des membres de l’industrie. Elles se bornent à négocier directement avec les propriétaires des supermarchés sans passer par le siège social (backdoor, dans le jargon).

Pratiques dénoncées

Parmi ces pratiques qui nuiraient aux entreprises qui remplissent nos supermarchés, les fournisseurs dénoncent notamment la réduction des paiements qui leur sont dus au moyen de charges (frais).

Le problème, c’est que ces charges ne sont jamais négociées, que de nouvelles peuvent apparaître à tout moment, que d’autres peuvent bondir du jour au lendemain, disent en chœur les fournisseurs à qui nous avons parlé et qui ont tous requis l’anonymat pour ne pas nuire à leurs affaires.

[Les grandes chaînes] nous imposent toujours autour de 1,25 % pour l’innovation dans leurs infrastructures et nous font croire que nous allons en profiter. Or, les ventes en alimentation, ça dépend de la croissance de la population.

Une source qui déplore que les détaillants « se financent chez leurs fournisseurs plutôt qu’à la banque »

À cela s’ajoutent diverses pénalités parce que l’heure fixée pour la livraison d’un produit n’a pas été respectée ou que les boîtes n’étaient pas bien placées sur la palette, par exemple.

Les frais imposés aux fournisseurs pour vider leurs camions à l’entrepôt irritent particulièrement. « Metro est très fort sur les frais de déchargement. C’est une façon facile de faire de l’argent. Ce n’est pas dans le contrat, ce n’est pas caché, mais c’est unilatéral », déplore un acteur de l’industrie.

Les transformateurs dénoncent aussi le fait qu’ils soient facturés pour les produits invendables même quand c’est la faute du détaillant. « S’ils échappent une palette dans leur entrepôt [et que cela abîme les produits], c’est le fournisseur qui paie ! » Idem si le bris se produit dans l’épicerie.

Les fournisseurs jurent qu’ils ne rechigneraient pas à payer tous ces frais s’ils pouvaient augmenter leurs prix facilement. Or, seules les hausses de prix justifiées par des variations avérées du coût des matières premières sont acceptées. Ou presque.

« Ils ont le droit de ne plus acheter le produit. Mais de quel droit peuvent-ils refuser des augmentations de prix de la part des fournisseurs ? », demande le haut dirigeant d’une entreprise qui craint les représailles s’il est identifié. En théorie, un fournisseur pourrait toujours cesser de vendre au détaillant qui refuse la hausse proposée, mais en raison de la concentration du marché, cela peut représenter le tiers de son chiffre d’affaires.

En outre, les demandes de hausses de prix prennent beaucoup de temps à être acceptées. On parle de mois, pas de semaines. Dans l’intervalle, certains fournisseurs peuvent vendre à perte. C’est arrivé à un fournisseur de Sobeys dont l’ingrédient principal avait bondi de 20 % d’un coup en raison de la pandémie.

Enfin, tous décrient aussi le fait que si un détaillant fait une erreur de facturation, c’est au fournisseur de se battre, souvent pendant des mois, pour ravoir son dû. Un fournisseur raconte que Loblaw a fait une erreur de plus de 100 000 $ et que ça lui a pris un an pour récupérer la somme.

Le grand patron de l’UPA, Marcel Groleau, déplore pour sa part que des agriculteurs soient parfois forcés de vendre des produits en dessous du prix coûtant. C’est le cas, donne-t-il en exemple, lorsque des sacs de 10 livres de pommes de terre sont vendus 1 $ aux consommateurs. « Ils se font dire : “Si tu ne participes pas, oublie-nous pour le reste de l’année. Ils ont un couteau sur la gorge.’’ »

Une industrie fragilisée

L’impact le plus grave de ces pratiques : le profit des transformateurs ne cesse de diminuer dans une industrie où il est essentiel d’innover pour « rester sur les rayons », résume Sylvie Cloutier, directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ). Un récent rapport du CIRANO démontre que la marge est désormais de 5,3 %, en moyenne.

« Une marge de 5 %, c’est extrêmement petit pour les transformateurs. Il faudrait que ce soit 10 % pour équivaloir à la marge des détaillants, qui est entre 1 et 2 %. En transformation, on prend beaucoup de risques et l’innovation, ça ne se fait pas au niveau du détail », nous avait dit le professeur Sylvain Charlebois, expert en distribution alimentaire à l’Université Dalhousie, en décembre.

Bref, les demandes financières des détaillants « fragilisent l’industrie », plaide Sylvie Cloutier, alors que les élus veulent favoriser l’achat local. Or, ce sont les multinationales étrangères qui ont vraiment les moyens d’innover.

Un acteur de l’industrie qui œuvre auprès de plusieurs PME confirme que les transformateurs sont hésitants à améliorer ou robotiser leur chaîne de production. « Ils se disent : “Je n’investirai pas des millions dans mon usine pour être à la merci de trois grandes chaînes.’’ »

« Pour le bien-être de l’industrie, les trois gros auraient tout intérêt à faire baisser la pression », lâche une autre source sur une note plus philosophique.

L’avis des supermarchés

En janvier, le grand patron de Metro a profité de l’assemblée générale des actionnaires pour déclarer qu’un code de conduite n’était pas « nécessaire » dans son industrie puisque son entreprise négocie déjà « de façon éthique et avec respect ».

Ses propos ont fait réagir. « Je trouvais cocasse qu’il ose faire un commentaire du genre », nous a confié le président de l’UPA, Marcel Groleau. D’ailleurs, il avait immédiatement réagi sur Twitter après avoir lu notre reportage résumant les propos de M. La Flèche, en janvier : « Si Metro est de bonne foi, pourquoi craindre un code ? »

Le président de Sobeys (IGA), Michael Medline, ne partage pas l’avis de Metro. Il est favorable à un code en raison de la détérioration des relations dans l’industrie et de ses conséquences néfastes sur la santé financière des fournisseurs. « C’est la pire relation que j’aie jamais vue dans mes deux décennies dans le commerce de détail. […] Certains de ces comportements sont tout simplement mauvais pour le Canada », avait-il déclaré l’automne dernier.

La présidente de Loblaw, Sarah Davis, ne s’est pas prononcée publiquement sur la question, ni son homologue chez Walmart Canada, Horacio Barbeito.