Est-ce que le fait de refuser de diffuser ses états financiers vérifiés et d’ignorer les questions des journalistes sur sa précarité financière est conforme aux valeurs coopératives auxquelles adhère Agropur ? La Presse a demandé l’avis de trois experts.

Publié le 13 févr. 2021
André Dubuc
André Dubuc La Presse

« Parmi les valeurs fondamentales du coopératisme, il y a la transparence », explique Michel Séguin, professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire de la Chaire de coopération Guy-Bernier. La transparence est définie par le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité comme une « parfaite accessibilité de l’information dans les domaines qui regardent l’opinion publique ».

La difficulté, souligne l’universitaire, c’est justement de déterminer ce qui regarde l’opinion publique.

En ce qui a trait aux obligations à l’égard des parties prenantes (travailleurs, fournisseurs, municipalités, population en général), « le principe de responsabilité sociale de l’entreprise auquel adhère le mouvement coopératif implique, indique M. Séguin, qu’Agropur doive rendre des comptes sur les répercussions de ses activités sur ces différents acteurs ».

Comme Agropur est un acteur important au sein de l’économie québécoise, particulièrement dans les régions, et qu’une baisse de ses activités aurait des effets non négligeables sur le bien-être de ces populations, ces dernières seraient en droit de demander une reddition de comptes minimale.

Michel Séguin, titulaire de la Chaire de coopération Guy-Bernier de l’UQAM

Agropur réplique qu’elle évolue dans un domaine hautement compétitif et que la divulgation d’états financiers la placerait dans une situation désavantageuse. « C’est un fait, reconnaît M. Séguin. Il demeure que cet argument ne doit pas être avancé pour se soustraire à ses obligations de rendre des comptes envers ses membres propriétaires et la population en général », s’empresse-t-il d’ajouter.

Au sujet des responsabilités en matière de transparence à l’égard de ses propres membres, le professeur Séguin fait sienne l’opinion du professeur de comptabilité Michel Magnan exprimée dans notre numéro de jeudi, à savoir qu’une divulgation externe [des états financiers audités] permet aux membres de bénéficier d’une « contre-analyse » qui leur est profitable.

« Comme il s’agit d’une entreprise de plus en plus complexe, précise M. Séguin, les membres ne détiennent pas l’expertise nécessaire pour porter ce jugement éclairé, ils doivent être accompagnés. Les membres doivent donc recevoir l’information nécessaire leur permettant de porter un jugement éclairé sur la qualité de la gestion de l’entreprise. »

« Ça ne donne rien de cacher des choses »

Autre regard, celui de Michel Nadeau, toujours associé à l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques, dont il a longtemps été le directeur général. Il désapprouve les décisions de la direction d’Agropur d’en divulguer moins que par le passé. « Ça ne donne rien de cacher les choses », a-t-il fait remarquer dans un entretien accordé jeudi. « Je suis un partisan de la transparence, que ça aille bien ou mal. »

Pour Bernard Motulsky, professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM, la réaction défensive d’en divulguer moins quand les nouvelles sont mauvaises est fréquente chez les organisations.

On ferme les écoutilles quand le temps est mauvais.

Bernard Motulsky, titulaire de la Chaire de relations publiques et communication marketing de l’UQAM

La priorité de la coopérative, selon lui, est de garder la confiance des membres. La confiance du public, toujours souhaitable, n’est pas un enjeu majeur, contrairement à d’autres coopératives comme Desjardins, qui traite directement avec la population. « Chaque jour, des millions de Québécois font affaire avec la coopérative financière. Dans le cas d’Agropur, ses marques commerciales Québon, Natrel, Oka font écran », explique le coauteur du livre Comment parler aux médias.

« L’enjeu majeur auquel fait face Agropur, de ce que j’en saisis, est plus un enjeu de nature financière et stratégique qu’un enjeu de relations publiques. »