Les hivers difficiles se succèdent au mont Sutton et celui-ci, marqué par le manque de neige et des remontées mécaniques défectueuses, décourage les habitués de la station, qui se questionnent sur les investissements et l’entretien des installations.

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

Ils sont habitués aux pépins dus aux installations vieillissantes de leur montagne, et philosophent en rappelant l’ancien slogan « Sutton, comme nulle part ailleurs ». La Presse s’est entretenue avec des skieurs de Sutton qui espèrent ouvrir un dialogue constructif avec la direction et ainsi améliorer l’expérience client.

« Le sentiment est généralisé. Tout le monde dit la même chose. Il y a des problèmes d’enneigement, des problèmes de logistique », raconte David Grégoire.

Il y a trois ans, il a créé le groupe Facebook « Mont Sutton : Pour l’ouverture du télésiège 1W », qui a très vite réuni une centaine de personnes. Comme de nombreux propriétaires de chalets au pied de la montagne, M. Grégoire déplore que le télésiège 1W, qui a été construit spécialement pour les desservir, n’ouvre en général qu’au mois de février.

« Il y avait un contrat moral à tout ça. Sutton disait : vous nous achetez un terrain, on vous construit un télésiège, mais ils ne respectent pas le service. Ils ont brisé le contrat moral. »

Cette année, la remontée principale est restée fermée jusqu’au 9 janvier en raison d’un bris mécanique, au grand dam des skieurs. « Ça a causé des files d’attente inacceptables. Ce n’est pas normal d’être pogné une heure dans une file. Et au lieu d’ouvrir d’autres télésièges, la direction coupe les files », déplore M. Grégoire, qui estime débourser chaque année 4000 $ pour la saison de ski de sa famille.

Selon le directeur général du mont Sutton, Jean-Michel Ryan, c’est « une cascade de situations exceptionnelles » qui a retardé l’ouverture de la remontée.

« Quand on a fait les vérifications de routine, on n’avait aucun élément qui permettait de croire qu’il y avait un problème. En plus, la livraison de la pièce a été retardée. On aurait dû la recevoir bien avant le début de saison. »

Une montagne quasi fermée

Télésiège ou pas, le début de la saison n’a été facile pour personne. La pluie et les vents chauds ont retardé l’ouverture de plusieurs stations de ski. Les règles sanitaires constituent aussi un défi logistique supplémentaire.

Toutefois, plusieurs reprochent à la montagne de ne pas avoir ajusté son plan d’enneigement selon les remontées en service. Le versant gauche, par exemple, est demeuré fermé, alors qu’il s’agissait pourtant du secteur desservi par les télésièges en fonction.

On ne sait pas comment réagir face à ça. Est-ce que c’est parce qu’il manque de personnel ? D’argent ? On a l’impression qu’on ne se fait pas dire la vérité.

Louis, un ancien entraîneur de l’équipe de compétition qui a préféré garder l’anonymat

À l’heure actuelle, 23 pistes sur 60 sont ouvertes sur le site, et 4 télésièges sur 9 sont en fonction.

« On travaille avec la nature, on travaille avec des environnements différents de ceux des autres stations. C’est facile de dire que s’il y a de la neige on devrait ouvrir, mais il y a beaucoup d’autres considérations », explique M. Ryan.

Des équipements vieux de 30 ans

En 2016, la station a été rachetée pour 4,3 millions de dollars par un groupe d’investisseurs québécois. En comparaison, 200 millions doivent être investis dans la montagne voisine, Owl’s Head, au cours des prochaines années.

On s’amuse souvent en disant que c’est vintage, Sutton. Mais la réalité, c’est qu’ils n’investissent pas. On est la montagne qui coûte le plus cher, pourtant elle n’investit pas dans ses installations.

David Grégoire

Lui, comme les autres, ne veut pas d’un Bromont ou d’un Tremblant. Les installations rustiques, les forêts sauvegardées, le respect des lieux, c’est ce qui fait le cachet du mont Sutton, aux yeux de tous.

« On ne demande pas de devenir commercial. On ne veut pas manger de tartare à l’après-ski. On demande juste le minimum », ajoute Louis.

Le 2 janvier dernier, la montagne a fait le tour des médias lorsqu’un siège d’une des remontée mécanique est tombé à la suite d’une collision avec une branche enneigée. Il n’y a eu aucun blessé, mais l’histoire a laissé un goût amer aux usagers.

« C’est du déjà-vu. Il y a souvent des problèmes avec les chaises, mais ça, c’est carrément angoissant », témoigne Alice, qui a demandé l’anonymat par crainte de perdre son emploi sur la montagne.

Dans son nouveau plan de développement, la direction mise d’abord sur le système d’enneigement, dans lequel elle a déjà injecté 4 millions au cours des dernières années. Ensuite, les investissements iront dans la diversification des activités du site, dont le vélo de montagne.

Joint par La Presse, le maire de Sutton, Michel Lafrance, n’a pas voulu commenter la capacité financière des nouveaux propriétaires de la montagne. Cependant, il s’est dit au courant et à l’écoute des inquiétudes des skieurs. « Le mont Sutton est un moteur économique pour nous. On est au fait de tout ce qui se passe là-bas », a-t-il indiqué.

Dans une version précédente, La Presse avait écrit que la page Facebook « Mont Sutton : Pour l’ouverture du télésiège 1W » avait été créée par David Grégoire la semaine dernière. Elle existe plutôt depuis 3 ans.

Ces autres stations en mal d’investissement

Selon le fondateur de la Chaire de tourisme Transat de l’UQAM, Michel Archambault, la perte liée à la fermeture prématurée des stations de ski au 15 mars 2020 est estimée à quelque 40 millions de dollars. De plus, 12,13 millions en investissement ont été reportés pour l’ensemble des stations de ski, ce qui fait particulièrement mal aux petites stations. « Elles font de bons rendements, mais leur capital n’est pas suffisant pour renouveler leurs installations. Une remontée mécanique, c’est des millions de dollars », explique M. Archambault. Au Mont-Sainte-Anne, des gens d’affaires de la capitale, inquiets du sous-investissement de la station, ont créé un organisme sans but lucratif en décembre dernier. Quelques semaines plus tard, le Massif du Sud, en Beauce, échappait de justesse à la faillite. À Matane, la petite station Castor se remet tranquillement d’années difficiles, notamment grâce à de nouveaux investisseurs et à l’installation, en 2018, d’un tapis convoyeur.