Finalement, Couche-Tard n’achètera pas le géant français de l’alimentation Carrefour. Pas pour l’instant, du moins. Car à la lecture du communiqué commun publié par les deux entreprises samedi, il est permis de croire que ce n’est que le début d’une relation qui pourrait bien déboucher sur un mariage.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Au vu de l’opposition politique exprimée dans les derniers jours, les dirigeants disent interrompre les discussions au sujet d’une transaction, mais entendent prolonger leurs échanges pour examiner les occasions de partenariats opérationnels.

Il n’y a qu’un petit pas à franchir avant d’affirmer que la seule raison pour laquelle le communiqué de samedi a été publié est que les dirigeants tiennent à ce qu’un accord survienne.

Rarement voit-on deux entreprises publier un tel communiqué quelques jours seulement après avoir été forcées de révéler qu’une proposition d’achat avait été soumise et que des discussions amicales étaient en cours.

Les termes de la proposition d’achat présentée par Couche-Tard (20 euros par action) semblent pourtant plaire aux deux parties et à leurs dirigeants, et fort possiblement aux actionnaires de Carrefour également. Pourquoi alors le projet ne se réalise-t-il pas ? La question est purement politique.

Couche-Tard et Carrefour acceptent donc de prendre un pas de recul. Mais manifestement, les deux entreprises ne jettent pas l’éponge, maintiennent leur lien et comptent laisser la poussière retomber. Peut-être pour quelques mois. Peut-être le temps d’une élection.

Opposition du ministre français de l’Économie

Vendredi, le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, à qui l’on prête en coulisses de grandes ambitions politiques, avait fait connaître son opposition à une vente de Carrefour en parlant d’un non courtois, mais clair et définitif. « On ne cède pas l’un des grands distributeurs français », a-t-il dit à la télé française.

PHOTO LUDOVIC MARIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Bruno Le Maire, ministre français de l’Économie

Il faut savoir que le président-directeur général de Carrefour, Alexandre Bompard, est un proche du président français Emmanuel Macron. Si Carrefour souhaite vendre, il est permis de croire que son principal dirigeant aurait au minimum l’oreille de son ami.

Toutefois, Couche-Tard et Carrefour ont été forcées de publier cette semaine des communiqués confirmant leurs pourparlers après que le projet eut été ébruité dans les médias. La fuite provenait d’Europe.

Idéalement, la direction de Couche-Tard aurait préféré attendre quelques semaines de plus, le temps que les discussions cheminent encore un peu, avant de rendre public le projet. La fuite a de toute évidence précipité les choses et entraîné une chaîne d’évènements non désirés.

Révélation dans les médias

La révélation du projet dans les médias n’a assurément pas plu à Couche-Tard, mais les dirigeants pouvaient s’y attendre ; ce genre de chose arrive assez souvent en Europe.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Couche-Tard affronte une situation du genre à l’étranger.

C’est aussi ce qui s’est produit dans le dossier de Caltex, à l’automne 2019. L’entreprise australienne avait été forcée de publier un communiqué confirmant l’intérêt de Couche-Tard à son égard après que des informations au sujet des discussions eurent commencé à circuler dans les médias. Couche-Tard a finalement mis de côté l’idée d’acheter Caltex au printemps passé, dans la foulée des bouleversements causés par la pandémie.

Couche-Tard avait précisé en avril dernier qu’elle n’écartait pas malgré tout une acquisition future de Caltex. La direction précisait demeurer très intéressée par la conclusion d’une transaction avec Caltex, le plan étant de relancer le processus une fois que les perspectives à l’échelle mondiale seraient plus claires.

Le projet d’achat de Carrefour est maintenant lui aussi mis de côté. Un peu comme celui de Caltex.

Dans un cas comme dans l’autre, il se serait agi de la plus grosse acquisition de l’histoire de Couche-Tard. Si l’offre pour Caltex était évaluée à plus de 7 milliards de dollars canadiens, celle pour Carrefour s’élevait à plus de 25 milliards.

Couche-Tard pourrait bien relancer son projet d’acquisition de Carrefour si le climat politique change. Et la politique, c’est du court terme.

Lorsque le vent aura passé, les choses pourraient se dérouler rondement, le travail accompli par Couche-Tard à ce jour dans le dossier Carrefour permettant de ficeler rapidement une proposition.

Lundi matin avant l’ouverture des marchés, la direction de Couche-Tard clarifiera ses objectifs stratégiques et précisera l’opportunité à développer avec Carrefour. Les propos des dirigeants, mais peut-être davantage le ton qui sera utilisé, devraient permettre de comprendre un peu mieux le dossier.