La crise induite par la pandémie de coronavirus nous démontre que l’existence de nos grands fleurons économiques est maintenant davantage menacée de l’intérieur en raison des conditions extrêmes de gestion en temps de crise que par l’action des prédateurs étrangers, longtemps considérée comme l’ultime menace à notre souveraineté économique.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Cela fait des années que l’on évoque le sombre péril qui plane au-dessus des sièges sociaux de nos grandes entreprises de disparaître dans la foulée d’une prise de contrôle orchestrée par une société étrangère et certains souhaiteraient même que l’on instaure des balises juridiques pour mettre nos grands fleurons à l’abri d’une telle éventualité.

Avec les effets dévastateurs que la crise du coronavirus a eus sur l’activité économique, et va continuer d’avoir pour un bon moment encore, on a maintenant l’impression que l’on pourrait soudainement perdre un à un certains de nos grands acteurs industriels, commerciaux et même culturels.

L’exemple du Cirque du Soleil, dont on discute abondamment par les temps qui courent, illustre la soudaine fragilité de ces grandes entreprises que l’on pensait en bonne santé financière ou à tout le moins capables d’absorber des chocs sans pour autant se faire presque totalement déraciner.

Fortement endettée, l’entreprise de création et de divertissement vivait au jour le jour en brûlant les fortes liquidités que généraient ses spectacles partout dans le monde sans pour autant s’attacher à assainir son lourd bilan hérité de l’acquisition du Cirque, en 2015, par des investisseurs financiers, bilan qui a été alourdi par la suite par de coûteuses acquisitions.

La direction du Cirque a bien tenté de réaliser un financement par le truchement d’une première émission d’actions publiques, mais ni le moment ni le marché ne s’y prêtaient. Même si on l’avait fait, le résultat des courses aurait été sensiblement le même. La cessation complète des activités du Cirque durant plus de quatre mois aurait placé l’entreprise dans une situation financière périlleuse.

On a observé le même phénomène avec l’enseigne mondiale Aldo – autre fleuron québécois –, qui vient de se placer sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies. Le groupe montréalais s’est soudainement retrouvé à court de liquidités pour honorer ses dépenses courantes après avoir été forcé de fermer les plus de 3000 magasins et points de vente Aldo à travers le monde.

Même si l’endettement du groupe Aldo n’a rien à voir avec celui du Cirque du Soleil, la crise générée par le confinement généralisé a forcé le groupe à accélérer son plan de réorganisation qui va nécessiter la fermeture de centaines des 700 magasins dont il est propriétaire et qu’il exploite en propre.

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La crise actuelle a forcé Aldo à accélérer son plan de réorganisation qui va nécessiter la fermeture de centaines des 700 magasins dont il est propriétaire.

Bombardier, SNC et les autres

Certains de nos fleurons les plus glorieux n’ont pas attendu la pandémie pour exposer toute leur vulnérabilité. Bombardier l’a fait bien avant et a confirmé dès 2015, avec la nomination du nouveau PDG Alain Bellemare, qu’elle était confrontée à des enjeux financiers qui se situaient bien au-delà de ses capacités d’y faire face.

Pour éviter la faillite et remettre tant bien que mal l’entreprise à flot, Alain Bellemare a mis cinq ans à réaliser des dizaines d’opérations de délestage qui ont vidé l’entreprise de toutes ses grandes activités industrielles pour ne préserver que la construction d’avions d’affaires.

La cession de la C Series à Airbus, la vente de la division Transport à Alstom, des avions régionaux à Mitsubishi, des activités manufacturières à Spirit AeroSystems… Bombardier n’a pas subi la menace étrangère, mais a plutôt largement profité des grands groupes industriels internationaux pour réaliser son sauvetage.

Ironiquement, Bombardier a réussi à terminer sa « vente de feu » tout juste avant que n’éclate la crise. On verra pour la suite.

SNC-Lavalin, qui trônait naguère au sommet des plus grandes firmes de génie du monde, a elle aussi entrepris une vaste restructuration pour remettre de l’ordre dans une organisation dont la réputation a été salement éclaboussée par des abus, de la fraude et de la corruption.

Est-ce que ce fleuron fortement flétri par une grave crise « réputationnelle », qui aurait pu lui être fatale, sera en mesure de retrouver son lustre d’antan ?

Ian Edwards, son nouveau PDG depuis bientôt un an, espère bien que la fin des déboires juridico-politiques qui est survenue en décembre dernier permettra au groupe de se concentrer sur son redéploiement dans les services professionnels d’ingénierie et d’infrastructure.

Depuis un an, SNC-Lavalin a réduit substantiellement son empreinte géographique en ramenant de 57 à 42 le nombre de ses bureaux à l’étranger. « La simplification va se poursuivre, on va quitter d’autres marchés secondaires pour nous regrouper dans les marchés où on est forts et où peut générer de la valeur », m’a dit cette semaine Ian Edwards.

Dans le contexte de la récession mondiale qui s’installe et dont on ignore tout de la durée et de la gravité, nos fleurons n’ont pas à craindre la menace extérieure, ils n’ont qu’à se concentrer sur ce qu’ils font en le faisant bien et en évaluant le mieux possible les conséquences de leurs actions. Ce serait dommage de se retrouver avec une économie sans moteur pour la dynamiser.