Vif Télé n’avait jamais conçu de produit. Ne s’était jamais mêlée de fabrication. Mais son président a eu une idée, qui mêlait désinfectant, écran... et cran.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Ça faisait désordre.

« Dès le début du confinement, dans les commerces, j’ai vu des affiches, des banderoles, des papiers qui expliquaient les normes sanitaires, avec un petit contenant de Purell. Je trouvais que ça donnait une information désordonnée », raconte Benoît Johnson.

« Comme on est dans le domaine des écrans, j’ai demandé à mon équipe de se pencher sur un produit tout-en-un. »

D’accord, mais il y a écran et écran. Équipe et équipe.

Or, le président de Vif Télé avait eu la lumineuse vision d’une borne « qui renfermerait un écran d’affichage numérique dans la partie supérieure, et d’un distributeur de désinfectant à la base ».

Fondée il y a 15 ans par l’ancien journaliste et animateur, Vif Télé se spécialise dans les solutions d’affichage numérique pour la communication avec clients et employés à l’intérieur des commerces ou entreprises.

Mais l’entreprise a beau gérer 4000 écrans d’affichage interne au Canada, elle ne fabrique rien et n’a jamais conçu le moindre produit.

De surcroît, l’équipe à laquelle Benoît Johnson fait référence compte une quinzaine de personnes, c’est-à-dire son personnel au complet, tâches périphériques incluses.

Notre homme a du cran, cependant.

« Ça existe en Chine, mais notre idée est d’avoir un produit développé ici, par des gens d’ici », assène-t-il.

Dès qu’il a obtenu les subventions salariales et le prêt d’urgence aux entreprises de 40 000 $, il a consacré l’argent au développement de son idée. « Et ça a permis de garder tout le monde au travail. Sur les 15, il n’y a eu qu’une personne qui a été mise à pied temporairement pour un mois. »

Le directeur des opérations s’est chargé de la supervision du développement.

« On a un directeur technique, chargé de projet, qui est plus logistique. Il a été réaffecté à cette tâche-là. »

Fort logiquement, ses spécialistes en logiciel et en informatique se sont penchés sur la programmation du système.

Ils ont été aidés par de jeunes stagiaires, eux-mêmes soutenus par un ancien professeur de l’École de technologie supérieure.

Et le design ? Quand tout le monde est en télétravail et sous le règne de la débrouille, on découvre des talents et des outils insoupçonnés, répond-il.

Un de ses experts en informatique s’est ainsi chargé d’illustrer le concept.

Benoît Johnson a fait circuler l’illustration dans son réseau, pour recueillir réactions et commentaires. Les réponses ont fusé. « N’oublie pas un petit réceptacle pour que le gel ne tombe pas à terre ! », donne-t-il en exemple.

« C’est comme ça qu’on est arrivés à faire un design. »

Parle à untel !

Il fallait simultanément trouver un sous-traitant pour la fabrication du boîtier.

« On a fait aller notre réseau de contacts, décrit le président. À cause de la crise, les gens réagissent rapidement. On nous a dit : ‟Parle à untel, parle à untel.” »

La chaîne des untels les a menés à un fabricant québécois d’enseignes extérieures, qui compte des clients un peu partout en Amérique du Nord. L’illustration a été envoyée à son dessinateur technique, qui l’a traduite en dessins de fabrication.

Dans sa forme actuelle, la borne en aluminium mesure 87 cm de hauteur sur 38 cm de largeur. À son sommet, derrière une porte vitrée, un écran de 24 po est installé à la verticale. La partie inférieure reçoit le système de distribution de gel désinfectant, protégé par une porte indépendante.

Tout ce processus s’est fait en accéléré, « et il nous manque encore quelques petits morceaux, reconnaît Benoît Johnson. Notre casse-tête n’est pas fini ».

En effet, il reste encore un petit détail à régler, une vétille : son distributeur de gel n’est pas trouvé. Les systèmes actuels demandent le remplacement d’une bouteille d’un litre et demi au maximum, alors qu’il cherche un système de remplissage de 3 litres.

Rien pour ne serait-ce que rayer son inaltérable optimisme, cependant. « On bêche là-dessus depuis deux semaines, dit-il en riant. Mais on va y arriver !  »

Il espère pouvoir produire un premier prototype vers la fin de mai. Après deux semaines de tests et les inévitables ajustements, le fabricant d’enseignes pourrait lancer la production à la fin de juin. Si le rythme s’avère insoutenable, un autre fabricant est prêt à prendre le relais, indique-t-il.

Car le projet s’étale au-delà de la période de déconfinement.

« On a rapidement vu que les normes sanitaires vont changer à l’entrée de tous les immeubles, pour les trois à cinq prochaines années », souligne l’homme d’affaires, qui fonce avec un enthousiasme sans borne.

« Il n’y a pas de stratégie, je n’ai pas de plan d’affaires. On a eu une idée, c’est la crise, on pense qu’il y a un besoin, et on a dit go. »