Accumulant les pertes « depuis quelques années » et croulant sous une dette de près de 300 millions de dollars, le Groupe Aldo (Aldo, Boutique Spring et Globo) s’est résolu jeudi à demander la protection des tribunaux contre ses créanciers. La fermeture forcée de ses 3000 magasins aux quatre coins du globe a « mis trop de pression » sur l’entreprise montréalaise.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

« C’est le reflet de la situation urgente et critique qui se passe au Québec […] Tous les détaillants sont fragiles en ce moment. Petits et grands », a commenté le DG du Conseil québécois du commerce de détail, Stéphane Drouin.

Au cours de la période de 12 mois terminée le 1er février, Aldo (au Canada et aux États-Unis) a perdu près de 128 millions. En tenant compte de certaines radiations d’actifs, ce sont 268 millions qui ont été engloutis, selon un document présenté au palais de justice de Montréal.

La pandémie a aggravé la situation, puisque les magasins fermés ne génèrent aucune vente. Aldo s’attend en outre à une diminution des royautés versées par ses franchisés dans les prochains mois et à une baisse de ses ventes en gros.

La crise sanitaire « a mis trop de pression sur nos affaires ainsi que sur notre flux de trésorerie », a déclaré par écrit le PDG David Bensadoun. Le dirigeant n’était pas disponible, jeudi, pour accorder des entrevues.

« Les gens ne réalisent pas à quel point c’est contre nature pour le système commercial de fonctionner dans une situation aussi inimaginable », ajoute la professeure JoAnne Labrecque, experte en vente au détail à HEC Montréal. « Dès que tes ratios ne fonctionnent plus, les banques deviennent très nerveuses. »

« Survivre à cette période éprouvante »

Le total des dettes frôle désormais les 287 millions, en incluant les prêts inter-filiales et les cartes-cadeaux. Le montant ne comprend pas les loyers d’avril et de mai, qui n’ont pas été payés. Les principaux créanciers garantis d’Aldo sont Southwest et Investissement Québec (qui a prêté 40 millions sans intérêt en 2014).

Face à cette situation, Aldo a choisi au Canada d’avoir recours à Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC). Une demande similaire de protection a été déposée aux États-Unis et une autre doit être faite en Suisse, où est enregistrée la division internationale (hors Amérique du Nord).

L’objectif de la restructuration est de « préserver la viabilité de l’entreprise à long terme et de survivre à cette période éprouvante », a-t-on déclaré dans un communiqué.

Pendant le processus qui sera supervisé par les tribunaux, les activités se poursuivront en ligne, et les magasins rouvriront quand cela sera autorisé par les instances gouvernementales un peu partout dans le monde. Aldo est présente dans une centaine de pays.

Le détaillant ne cache cependant pas que la restructuration provoquera des fermetures définitives de magasins « au cours des six prochains mois ». Il n’a pas été possible d’avoir plus de précisions à ce sujet.

Aucune information n’a été dévoilée en qui concerne de possibles réductions d’effectifs au siège social situé dans l’arrondissement de Saint-Laurent où 1200 personnes travaillent. En tout, Aldo compte 8000 employés.

La Banque Nationale fournira le financement intérimaire (debtor-in-possession financing, dans le jargon), nous a-t-on précisé.

Restructuration contrecarrée

Aldo avait déjà entrepris une restructuration de ses activités « à la fin de 2019 », précise le document fourni au tribunal.

« Les résultats étaient bons, mais la pandémie COVID-19 a frappé de plein fouet et le coup asséné a simplement été trop sévère », a fait savoir Aldo dans un courriel.

Cette restructuration avait mené à la fermeture d’un certain nombre de magasins pour mettre l’accent sur les ventes en ligne, à la recherche de nouveau financement et à une réduction des effectifs au siège social.

Encore en février dernier, La Presse annonçait qu’une trentaine d’employés avaient été remerciés. Le détaillant expliquait avoir « pris la décision de réorganiser sa structure d’entreprise afin de mieux répondre aux nouveaux besoins et comportements de ses clients ».

« Nous croyons fermement que nous serons de retour en force à la suite de ce recours à la LACC et après la pandémie de COVID-19, qui constitue un énorme défi pour Aldo », a conclu M. Bensadoun.

Quelques dates, quelques chiffres

1972 : Fondation par Aldo Bensadoun

1991 : Ouverture du premier Transit qui deviendra Boutique Spring

1992 : Création de l’enseigne Globo

1993 : Premier magasin aux États-Unis

2010 : Premières ventes de gros

46 millions de paires de chausses vendues depuis la fondation

3000 magasins (dont 1400 franchises)

Présence dans 100 pays

8000 employés (dont 1200 au siège social, 2900 au Canada et 3300 aux États-Unis)