Les consommateurs qui se procurent du fromage en grains québécois chez Costco ou Walmart contribuent-ils davantage à l’économie locale que ceux qui se rendent dans une petite boutique d’ici pour acheter des articles conçus en Inde ? Si les experts consultés expriment un point de vue nuancé sur la question, les commerçants et producteurs interrogés sont plus catégoriques : dans les deux cas, les achats auront un impact sur l’économie québécoise.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

« Il n’y a pas [une situation qui est] mieux, répond Benoît Duguay, professeur titulaire à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal (ESG UQAM). Il faut faire son possible. Il ne faut pas être dogmatique. »

Achetons local, voilà le message que martèle le gouvernement depuis le début de la crise entourant la propagation de la COVID-19. Or, la signification de cette expression peut semer la confusion chez certains consommateurs. « On peut aller chez Bouclair, qui est un détaillant québécois, mais ça ne veut pas dire que tous les produits vendus sont québécois, illustre M. Duguay. C’est impossible, on n’est pas autosuffisants. »

Se procurer, dans une grande surface étrangère, des bagels St-Viateur ou du lait Natrel rejaillit également sur l’économie québécoise, assure-t-il.

Tous les détaillants – québécois ou non – qui sont sur le territoire déclarent leurs revenus et paient leurs impôts ici, tient à rappeler M. Duguay.

Laurence Marinacci, copropriétaire de la boutique de décoration Buk & Nola, située sur le Plateau Mont-Royal à Montréal, vend des créations de plus d’une soixantaine d’artisans québécois et canadiens. Mais elle offre également une vitrine à des produits d’ailleurs : des bijoux confectionnés à Seattle, du papier en provenance de la France et des affiches créées au Danemark.

Mais peu importe d’où viennent les articles que les clients se procurent dans cette boutique ouverte depuis 11 ans, il s’agit dans tous les cas d’un achat local, estime Mme Marinacci.

[Déjà] en choisissant d’entrer chez Buk & Nola, ça aide l’économie locale. La boutique fait travailler sept employés et il y a beaucoup de gens qui gravitent autour [comme des fournisseurs].

Laurence Marinacci, copropriétaire de la boutique de décoration Buk & Nola

Nathalie Frenette, directrice générale de la coopérative Agrilait, propriétaire de la Fromagerie St-Guillaume, qui vend ses produits dans plusieurs grandes enseignes, partage cet avis. Acheter des sacs de fromage en grains St-Guillaume chez Costco, c’est de l’achat local ? « Certain ! répond sans hésitation Mme Frenette. Ça maintient des emplois [chez nous]. Ça nous donne accès à beaucoup de clients. Costco, c’est du gros volume », dit-elle, tout en refusant de donner des chiffres sur la quantité de fromage livré dans les différents entrepôts de l’enseigne.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Les magasins Costco de Montréal et de la Rive-Sud reçoivent du fromage signé St-Guillaume.

Rappelons que les magasins Costco de Montréal et de la Rive-Sud reçoivent du fromage signé St-Guillaume à raison de six jours par semaine – cinq ce mois-ci en raison de la fermeture des épiceries le dimanche. Selon Mme Frenette, ce seul contrat avec l’un des géants de l’alimentation génère une dizaine d’emplois à la fromagerie. Au total, l’entreprise qui fabrique Le p’tit frais compte 220 employés. « Chez Costco, il se vend beaucoup de produits étrangers, mais aussi beaucoup de produits québécois, rappelle-t-elle. Il faut dire aux consommateurs : “Achetez québécois.” »

Germain Belzile, professeur en économie à HEC Montréal, admet quant à lui avoir « un peu de misère » avec le concept d’achat local. « Ça m’inquiète beaucoup. On sent un vent de protectionnisme. On se replie sur nous-mêmes. »

« Ce qui est bon, c’est d’acheter le meilleur produit au meilleur prix possible, soutient-il. On appelle ça le libre-échange. On achète beaucoup des autres et les autres achètent de nous aussi. »

« Moi, j’y vais pour le bon produit, le produit frais, ajoute-t-il. Et ce sont souvent des produits locaux. Mais favoriser l’achat local aux dépens de la diversité ? Non. »