Sans une aide gouvernementale additionnelle à l’industrie québécoise du livre, le Groupe Renaud-Bray, le plus important libraire québécois, craint de ne pas pouvoir survivre à la crise du coronavirus.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Depuis quelques semaines, les revenus de ventes de livres ont chuté d’environ 75 % pour le Groupe Renaud-Bray comme pour les 170 autres librairies indépendantes du Québec. Au Québec, la marge de profit d’un libraire est généralement d’environ 1,5 %.

« La survie de Renaud-Bray est menacée, tout à fait. Renaud-Bray fait face à de grandes difficultés s’il n’y a pas d’aide additionnelle [des gouvernements] », a dit Blaise Renaud, président du Groupe Renaud-Bray, en entrevue avec La Presse.

À court terme, le Groupe Renaud-Bray a avisé les locateurs de ses 50 librairies (35 Renaud-Bray, 15 Archambault) qu’il souhaitait un report de son loyer du mois d’avril étant donné la chute draconienne de ses revenus. Mais ce n’est pas son loyer total d’environ 2,6 millions par mois qui inquiète le plus le Groupe Renaud-Bray de façon urgente. C’est la crainte de voir l’industrie québécoise du livre s’effondrer si les libraires, les distributeurs ou les éditeurs n’ont plus de fonds.

Pour comprendre ces inquiétudes, il faut savoir comment fonctionne l’industrie du livre au Québec. Certes, une librairie est remplie de livres. Mais elle peut retourner (et se faire rembourser) la plupart de ses livres invendus aux distributeurs, qui les retournent ensuite aux éditeurs de livres. Si l’un des maillons de la chaîne ferme ses portes, il n’y a pas de remboursement, et le libraire se retrouve pris avec des livres qu’il ne vendra pas.

Actuellement, Renaud-Bray, qui représente 40 % des ventes de livres dans les librairies au Québec et qui est aussi distributeur de livres (Prologue), a pour environ 30 millions de dollars en livres retournables/invendus en stock.

Garantir les livres invendus

Pour atténuer les impacts de la crise du coronavirus, Renaud-Bray et l’Association des librairies, qui représente les 170 librairies indépendantes, ont demandé au gouvernement de garantir l’ensemble des livres invendus actuellement dans les librairies. Le coût maximal de cette garantie demandée : environ 60 millions de dollars, soit la valeur des livres actuellement invendus dans les librairies. Pour l’instant, le gouvernement n’a pas voulu prendre cet engagement.

Québec offre plutôt des prêts aux librairies, comme pour les autres entreprises en difficulté en raison de la crise de la COVID-19. Une solution qui n’en est pas vraiment une, selon Blaise Renaud.

Un prêt, ça exige d’être remboursé un jour, dit-il. Le jour où le prêt devient exigible, vous tombez.

Blaise Renaud, président du Groupe Renaud-Bray

Selon Renaud-Bray, la garantie par l’État des livres invendus éliminerait le scénario catastrophe craint dans l’industrie : que les librairies, étouffées par le paiement de leurs loyers et voyant leurs revenus chuter de façon draconienne, doivent retourner une grande partie de leurs livres invendus aux distributeurs et aux éditeurs. Ceux-ci auraient alors difficilement les reins assez solides pour tenir le coup, et on pourrait logiquement s’attendre à la fermeture de plusieurs maisons d’édition.

« Ce serait un cercle vicieux. Une fois qu’une telle réaction à la chaîne commence, c’est passablement difficile à arrêter, dit Blaise Renaud. Les gouvernements ont investi des sommes d’argent importantes au fil des années [dans l’industrie du livre] parce qu’on reconnaît que les industries culturelles sont des industries avec une très faible rentabilité. Ne pas les soutenir en temps de crise, c’est un peu aller à contresens des millions investis au cours des 20, 30 dernières années. »

Le mois dernier, Renaud-Bray, qui a des revenus d’environ 265 millions par an dans une année normale, a mis à pied 1250 de ses 1500 employés. L’entreprise espère pouvoir reporter ses loyers pour le mois d’avril. 

Le président Blaise Renaud estime que son entreprise aura besoin de son fonds de roulement pour reprendre ses activités après la fin de la crise. « On ne peut pas brûler la totalité de notre fonds de roulement [sur les loyers durant la crise], dit-il. Mais à court terme, le problème [le plus urgent] n’est pas les loyers, mais bien les créances entre les différents acteurs de la chaîne du livre. Si eux ferment leurs portes dans deux semaines, c’est compliqué pour Renaud-Bray de survivre tout seul. »