Habituellement en mars, les machines à coudre des Vêtements S.P. et 3B Hockey fonctionnent à pleine capacité. Les manufactures de Granby et Saint-Hyacinthe sont affairées à produire les uniformes des équipes de la Ligue nationale de hockey et de toutes les équipes nationales participant aux compétitions de la Fédération internationale de hockey sur glace.

Frédéric Daigle
La Presse canadienne

Cette année, ce sont plutôt des blouses et des masques pour le personnel des hôpitaux du Québec qu’elles produiront.

« Dimanche de la semaine dernière, j’étais assis avec ma partenaire d’affaires, Manon Bourget, et nous avions décidé de fermer l’usine de Granby, a expliqué à La Presse canadienne Steve Bérard, le président des deux entreprises. Le lendemain, le gouvernement ordonnait à toutes les entreprises non essentielles de fermer à partir du mardi. Nous avons donc rencontré tout notre monde pour leur annoncer la nouvelle. Ça a été une journée très difficile émotivement, autant pour les employés que pour Manon et moi. »

Quand les deux usines fonctionnent à pleine capacité, ce sont jusqu’à 280 personnes que M. Bérard et Mme Bourget emploient.

« Depuis ce fameux dimanche, j’avais entamé une série d’appels et de courriels avec les différents paliers de gouvernements, mon réseau de contacts dans le domaine du textile et mes partenaires financiers. J’ai eu énormément de retours. Plusieurs m’ont redirigé vers leurs contacts à eux.

Vers le milieu de la semaine, une compagnie m’a contacté pour me dire qu’elle ne pourrait pas accepter une commande de blouses et de masques pour le personnel médical, en raison de sa trop faible capacité de production. Quand je lui ai offert mon usine, elle a pu accepter ce contrat. »

Restait à trouver comment faire et trouver la matière première.

« Jeudi, j’ai fait revenir quatre personnes pour faire le développement des produits. De rallumer les lumières, ça nous a donné un peu d’espoir. Nous avons produit quelques prototypes et nous les avons envoyés pour approbation. Ça nous a permis d’évaluer notre capacité de production : nous avons la machinerie nécessaire, mais ce ne sont pas toutes nos machines qui peuvent travailler avec ces matériaux. Quand j’ai eu le feu vert pour la commande, de 50 000 à 100 000 unités, j’ai fait rentrer mes mécaniciens pour ajuster les machines que nous avons sous la main.

Quant au matériel, la chaîne d’approvisionnement n’est pas évidente du tout. Je ne peux pas produire des masques et des blouses avec le même matériel que je produis des chandails de hockey. Ça n’a aucune propriété de protection pour faire des masques, idem pour les blouses. Si on prenait le même matériel, ça mettrait la santé de ces gens en danger, en fait. Maintenant, à travers mon client, nous avons eu accès à la matière première certifiée. »

Depuis mardi matin, 45 personnes ont été rappelées au travail dans les deux usines.

« On ne fera pas de chiffre d’affaires, mais ce n’est pas l’objectif, qui est de faire travailler des gens très fiers de servir la cause commune en ce moment. […] Nous sommes hyper fiers de pouvoir aider dans cette crise. »

Comment expliquer la rareté ?

Plusieurs se demandent comment il se fait que l’approvisionnement en matériel médical, comme les masques et les blouses, soit aussi difficile. Pour M. Bérard, c’est en raison du transfert des compagnies de textile vers l’étranger, comme les pays d’Asie.

Par contre, les compagnies d’équipements sportifs sont demeurées en Amérique, c’est pourquoi plusieurs d’entre elles — Bauer, CCM, Fanatics et maintenant, S.P. — se sont portées volontaires pour transformer leur production.

« Nous avons été jugées non essentielles et on le comprend, a-t-il noté. Mais ça a fait en sorte que nous avons pu nous virer de bord rapidement et offrir des produits en demande ou offrir notre aide. La production locale est encore très importante et il faut pouvoir faire en sorte que ces entreprises et ces emplois restent. »

Pour ce faire, M. Bérard propose quelques pistes de solution.

« Ce qu’on vit en ce moment, c’est unique pour tout le monde. On le voit en Europe : ça discute de rapatrier certaines productions localement afin d’assurer une ligne d’approvisionnement. Je vais donc militer pour qu’on s’assure d’une chaîne de production locale et qu’on puisse répondre aux besoins des Québécois et Canadiens », a expliqué M. Bérard, qui compte poursuivre la production de matériel médical après la crise, bien qu’à plus petit volume.

La question demeure : comment demeurer compétitif contre les géants asiatiques ?

« Il y a deux éléments de réponse. D’abord, si on pouvait garder un certain volume, ce sont des procédés de fabrication qui s’automatisent assez facilement, ce qui n’est pas le cas pour un chandail de hockey, par exemple. Celui-ci demande énormément de précision : on parle de haute couture sportive. Il y a beaucoup d’empiècements, beaucoup de travail. Une blouse ou un masque, on peut automatiser sa production à hauteur de 90, 95 %. Pour être capable d’automatiser une chaîne de montage comme ça, ça prend un certain volume annuel pour justifier les investissements. C’est de cette façon qu’on pourrait baisser énormément les coûts.

La deuxième option serait, pour les gouvernements, d’exiger un quota d’achats locaux pour ce genre de produits. C’est vrai qu’on ne peut pas rivaliser à 100 % avec l’Asie. Mais pour une question de sécurité, on pourrait décréter qu’au Québec, au Canada, 50 % de l’approvisionnement doit se faire localement. Ça permettrait aux entreprises de garder les lignes d’approvisionnement des matières premières ouvertes, qui est le plus gros enjeu. Il n’y a personne au Québec qui, il y a trois semaines, avait le matériel nécessaire pour produire à grande échelle du matériel médical. »