Dans un revirement inattendu, la société vancouvéroise Teck Resources a retiré dimanche sa demande d’autorisation environnementale pour le projet Frontier, pour lequel elle espérait recevoir le feu vert d’Ottawa cette semaine.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« Nous sommes déçus d’en arriver là », a écrit le PDG Don Lindsay au ministre fédéral de l’Environnement et du Changement climatique, Jonathan Wilkinson, dans une lettre diffusée par Teck dimanche soir.

Ce retrait enlève une épine du pied du gouvernement Trudeau, qui devait annoncer d’ici vendredi s’il autorisait ou non le projet Frontier à aller de l’avant.

« Le Cabinet ne prendra plus une décision sur ce projet », ont indiqué le ministre de l’Environnement et son homologue des Ressources naturelles, Seamus O’Reagan, dans une déclaration commune dimanche.

Quelle qu’ait été la réponse du fédéral, elle était assurée de susciter une levée de boucliers.

Incompatibilité

Le projet Frontier, une vaste mine de sables bitumineux à ciel ouvert dans le nord de l’Alberta, est devenu extrêmement controversé au cours des derniers mois.

Le premier ministre albertain Jason Kenney a multiplié les pressions pour que cette exploitation censée créer jusqu’à 7000 emplois directs durant la construction, et 2500 durant l’extraction, puisse voir le jour. Mais cette aventure qui promettait d’émettre plus de 4 mégatonnes de gaz à effet de serre (GES) par an était de plus en plus dénoncée comme incompatible avec les engagements du Canada en matière de réduction des émissions de GES.

Le fait que l’entrée en service, prévue pour 2026, arrive seulement à quatre ans de la date butoir de 2030, à laquelle le Canada s’est engagé à réduire ses émissions de GES de 30 % par rapport à 2005, était déjà problématique. Et le fait que l’exploitation était censée se poursuivre passé 2065 l’était devenu encore plus l’automne dernier, après que les libéraux de Justin Trudeau eurent promis de rendre le Canada carboneutre d’ici 2050.

« La nature de nos activités attire presque inévitablement l’opposition d’une minorité bruyante. Nous sommes prêts à y faire face. Cependant, Frontier a fait émerger un débat plus large à propos des changements climatiques et du rôle du Canada face à eux », écrit le PDG de Teck au ministre de l’Environnement.

Nous espérons que nous retirer du processus permettra aux Canadiens d’entreprendre une discussion plus large et plus positive sur la voie à suivre à l’avenir.

Don Lindsay

« Nous sommes du même avis que l’entreprise Teck et d’importants groupes de l’industrie : tous les ordres de gouvernement ont besoin d’un vrai plan pour lutter dès maintenant contre les changements climatiques et pour passer à une économie carboneutre d’ici 2050 », ont opiné les ministres Wilkinson et O’Reagan dans leur communiqué commun.

« Le modèle de consultation de Teck est un exemple positif pour les futurs promoteurs », ont-ils ajouté en saluant les efforts de l’entreprise, qui avait réussi à obtenir l’appui de 14 communautés autochtones et métisses pour son projet.

Radiation de 1,13 milliard

L’abandon du projet entraînera une radiation de 1,13 milliard de dollars, a confirmé Teck dimanche. C’est la somme que l’entreprise avait déjà annoncée en cas de refus du fédéral lors de la présentation de ses résultats financiers du quatrième trimestre, vendredi dernier.

Cela dit, même si le projet Frontier avait reçu le feu vert du fédéral cette semaine, son démarrage serait demeuré plus qu’incertain. Le financement nécessaire, évalué à plus de 20 milliards de dollars par l’entreprise, représente plus du triple de sa capitalisation boursière. Et certaines conditions évoquées par Teck dans le passé, dont un prix du baril de pétrole beaucoup plus élevé et une capacité d’oléoducs suffisante, sont loin d’être réunies.

Teck détient une participation minoritaire (21,3 %) dans un autre projet de sables bitumineux déjà en activité, le complexe Fort Hills, contrôlé par la pétrolière Suncor. Une participation dont elle a évoqué la possibilité de se défaire en téléconférence avec les analystes vendredi dernier. Si c’était le cas, « alors Frontier partirait probablement avec », a indiqué Don Lindsay. Le communiqué et la lettre publiés par la société dimanche soir ne faisaient toutefois aucune mention de cette participation dans Fort Hills, et ne donnaient aucun indice sur les intentions de Teck à son égard maintenant que c’est le projet Frontier qui est parti en premier.