« On a complété le redressement de Bombardier. On tourne la page et on commence à écrire le prochain chapitre. »

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Cinq ans presque jour pour jour après son entrée en poste, le président et chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare, semblait soulagé en prononçant ces mots, en entrevue avec La Presse.

Il n’était « pas impossible » pour Bombardier d’espérer rembourser sa dette tout en conservant ses deux divisions, convient M. Bellemare.

« Mais la charge de dette était tellement lourde, avec quelques échéances en 2021, alors qu’on était dans une bonne position et qu’on avait une offre qui était vraiment attrayante pour nous et permettait de pleinement valoriser notre actif dans le train… C’était un facteur important dans la décision », explique-t-il.

L’autre facteur important, c’est que depuis 2015, je dis qu’il faut qu’il y ait une consolidation dans l’industrie du rail, avec la présence grandissante des Chinois.

Alain Bellemare

Or, la situation financière de Bombardier l’empêchait clairement d’agir elle-même comme consolidateur. Elle s’est donc résolue à être consolidée.

« C’est nous qui avons approché Alstom. Depuis 2015 qu’on travaille sur des scénarios pour voir comment on peut se repositionner dans le train. On l’a fait avec Alstom, on l’a fait avec Hitachi, on l’a fait avec Siemens. »

Bombardier se réjouit du prix obtenu, basé sur une moyenne des bénéfices d’exploitation des trois dernières années, plutôt que simplement celui de la dernière, qui fut catastrophique.

Même sans les graves problèmes d’exécution sur des contrats importants vécus au cours des 18 derniers mois, le sort de Bombardier Transport n’aurait pas changé, estime M. Bellemare. Le poids de la dette et celui de la part détenue par la Caisse de dépôt auraient encore été trop lourds à supporter.

De l’argent « à la tonne »

La part de la Caisse, assortie d’un rendement garanti de 15 % annuellement, était l’élément « le plus dispendieux » de la structure de capital de Bombardier, selon ce qu’a indiqué lundi le chef de la direction financière, John Di Bert.

En acceptant d’injecter 1,5 milliard US dans Bombardier au moment où elle en avait le plus besoin, en 2016, en échange d’un fort rendement garanti, la Caisse a-t-elle du même coup jeté les dés ?

Le nouveau patron de la Caisse, Charles Émond, s’en défend.

Ce n’est pas ça qui a créé la dette de 9,3 milliards, qui a même fait monter cette dette depuis. Le problème, c’était surtout la difficulté à dégager des flux de trésorerie.

Charles Émond

La Caisse avait été sélectionnée au terme d’un processus compétitif en 2015, rappelle M. Bellemare, qui n’éprouve pas de regret pour ce choix. « On savait en connaissance de cause que le coût en capital était élevé. »

« Ça leur donne un rendement de 800 millions US, en passant, poursuit-il. On se fait rappeler ce qui se passe du côté de la C Series, mais les Québécois ont fait de l’argent à la tonne avec cet investissement-là. »

Bombardier pourra maintenant se consacrer aux avions d’affaires, un secteur moins visible pour la population québécoise, en raison de la nature exclusive de ses produits. L’entreprise n’en reste pas moins importante, rappelle M. Bellemare.

« C’est 18 000 emplois dans le monde, dont 10 000 au Québec. On reste encore le cœur de la grappe aéronautique au Québec et au Canada, le premier investisseur en recherche et développement et dans le top 5 des entreprises industrielles au pays. »

« C’est un marché de 30 milliards US dont nous avons environ 7 milliards US. Nous sommes vraiment bien positionnés et nous sommes capables de concurrencer. On est aux avions d’affaires ce que Boeing et Airbus sont aux avions commerciaux. Il y a nous et Gulfstream au sommet. »

Ils ont dit

Espérons qu’il s’agisse du dernier chapitre de la restructuration de Bombardier. Dans les prochains jours, nous avons convenu avoir des discussions avec les représentants de Bombardier, afin de mieux connaître leurs intentions avec la division Avions d’affaires.

David Chartrand, coordonnateur québécois du Syndicat des machinistes

Le poids des décisions passées [chez Bombardier] était devenu trop lourd et, vu l’ampleur de la dette, la survie de l’entreprise était à risque. La transaction d’aujourd’hui [lundi] est possiblement le meilleur dénouement dans les circonstances.

Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain

Il est certain que j’aurais souhaité que les choses se passent autrement pour Bombardier, parce que cette entreprise a occupé et continuera d’occuper une place importante dans l’économie du Québec. Mais avec la Caisse comme premier actionnaire de la nouvelle Alstom, nous pouvons être rassurés : les intérêts du Québec seront toujours à l’agenda de l’entreprise.

Le premier ministre du Québec, François Legault

Je pense que non seulement on protège les emplois, mais on va les bonifier avec les contrats futurs qu’on risque d’avoir. Pour les gens en poste présentement à La Pocatière et Saint-Bruno, c’est une excellente nouvelle. Le support parental d’Alstom va être très solide. [Quant à Bombardier], avec les avions d’affaires, on a un fleuron québécois qui va survivre, et [la réduction de] la dette après la vente à Alstom va être très positive.

Le ministre de l’Économie et de l’Innovation du Québec, Pierre Fitzgibbon

C’est une triste journée parce que c’est le démantèlement de Bombardier. […] il y a de belles promesses et l’avenir semble prometteur, mais il n’y a rien de concret. De son côté, la Caisse de dépôt a fait ce qu’elle devait faire pour protéger ses propres intérêts.

Le porte-parole du Parti libéral du Québec en matière de finances, Carlos Leitão

Le gouvernement du Québec dispose de plusieurs leviers pour s’assurer que l’usine de La Pocatière soit au cœur du développement des nombreux projets de tramway et de trains légers qui sont actuellement à l’étude. Pour François Legault, la meilleure façon de garantir le maintien des emplois au Québec est de mettre tout son poids politique pour favoriser le développement du transport collectif au Québec.

Jacques Létourneau, président de la CSN