Après le suicide d’un de ses employés, durant les Fêtes, l’entrepreneur Christian Genest a lancé sur LinkedIn un appel à l’authenticité et à l’empathie. S’en est suivie une surprenante réflexion sur le leadership, où s’entremêlent câlins, boxe et Gandhi. Rencontre.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Un de mes employés s’est suicidé durant les Fêtes. J’ai voulu trouver les mots à travers ce qui est naturel pour moi : la boxe. C’est le VRAI COMBAT. C’en est un qui nous concerne tous, celui d’aimer la vie, la VRAIE vie. Pas la fausse. Pas celle de la beauté superficielle, du cash et de la vanité. Celle des rencontres et de la solitude, des succès et des échecs, des bonheurs et des peines.

Ce sont les premiers mots du message que l’entrepreneur Christian Genest a publié sur sa page LinkedIn, mercredi.

L’homme d’affaires de Québec, qui venait à Montréal le lendemain, a accepté de s’arrêter dans les bureaux de La Presse pour en dire plus.

L’entretien a rapidement pris de surprenants détours – tous essentiels.

Mais d’abord, le drame…

Le suicide

« C’est la directrice de mon club de boxe qui m’a appelé à la maison », relate le président fondateur de Buddha-Station, également ange financier du club de boxe Empire Académie. « On ne se téléphone jamais à la maison. Quand j’ai vu que ça faisait trois fois en ligne, je me suis dit : “Il y a quelque chose.” »

Le regard grave, Christian Genest parle d’une voix douce et posée. Rapidement, on sentira la sincérité et la densité d’un homme qui a réfléchi sur lui et sur la vie.

« J’ai rappelé et elle m’a dit : “Tu n’es peut-être pas au courant de la nouvelle : Jocelyn s’est enlevé la vie.” »

Quelques années auparavant, Christian Genest avait été le partenaire d’entraînement de l’employé d’Empire Académie, mort à 41 ans.

« C’était un gars qui était sympathique et qui était doux », décrit-il.

Sa mort l’a-t-elle surpris ? « Non », répond-il sans hésitation, avant de s’amender.

En fait, ça nous surprend toujours. Ma première réaction a été : câline, les trois dernières fois que je l’ai vu, je le sentais triste. Dans une vie où tu es toujours pressé, j’aurais dû prendre le temps.

Christian Genest

Il s’est vite aperçu que les collègues de Jocelyn avaient fait les mêmes observations.

« Puis une espèce de sentiment de culpabilité s’empare de tous. »

Le leader a voulu réagir sans détour ni délai.

« Je me suis dit : “Essayons de rassembler l’équipe, en lui donnant un défi et en essayant de rallier les gens autour de nous à ce défi.” Sur deux choses très concises. »

La première chose

Sur LinkedIn, son message se poursuit ainsi :

Cette vie doit absolument s’exprimer quand elle est dure. Quand tout n’est pas parfait. Aimer la vie, c’est dire NON à ceux qui étalent leur maudite vie parfaite sur les réseaux sociaux. C’est dire OUI à de l’aide quand on se sent faible.

Dans les cours qu’il donne à l’École d’entrepreneurship de Beauce, l’homme d’affaires évoque souvent les leçons de vie que la boxe lui a données. À ses yeux, la facticité des réseaux sociaux « devient un combat ».

« Malheureusement, ils sont devenus des maîtres à faire l’éloge de la vie parfaite, du voyage parfait, du couple parfait, du corps parfait, des enfants parfaits. La vie n’est pas faite pour être mise en scène et retouchée comme une publication Instagram ! »

La deuxième chose

En fait, si tu te sens triste : ça nous arrive tous, mais surtout, parles-en à quelqu’un vite vite. On côtoie tous la détresse sans trop y porter attention.

« Le deuxième message, c’est qu’on est sur l’autopilote, dans la vie. Je m’excuse d’avoir été sur l’autopilote, d’avoir été débordé et de ne pas avoir pris le temps d’arrêter. »

Il se défend d’être psychologue. Son appel vient du cœur. « Quand on n’est pas sur l’autopilote, ça nous amène à exprimer plus de douceur, plus d’empathie. Quand quelqu’un traverse un passage difficile, c’est quelque chose de très réconfortant, qui peut inciter à s’ouvrir. »

Le mauvais leader

Si son message sur LinkedIn a emprunté l’analogie de la boxe, ce n’est pas seulement parce que Jocelyn travaillait dans ce milieu.

« Je boxe depuis 2005, et la boxe, ça a changé ma vie, confie Christian Genest. Je suis passé d’un très mauvais à un meilleur leader. »

Mauvais leader en quoi ? La réponse vient sans détour, après une seconde de réflexion, mêlée de gêne peut-être.

« J’ai trempé dans un milieu très dur au début de ma vie adulte. Gérant dans un club de danseuses de 96 à 99, dans le pire moment de la guerre des motards. On avait eu une bombe dans le club. Ça a été des moments très difficiles. À travers ça, j’ai un ami qui est mort. Et je suis sorti de là très écorché. »

Entrepreneur d’instinct, il a ensuite fondé en 2000 la chaîne de restaurants Sushi Taxi.

« J’avais baigné dans un milieu où souvent le leadership voulait dire la menace, la contrainte, lever le ton, décrit-il. Ça avait laissé des traces sur moi. J’étais très dur. Les deux premières années, ça a été comme ça. »

Pendant les 13 années suivantes, jusqu’à ce qu’il vende l’entreprise, il a tenté de renverser la vapeur et de regagner la confiance de ses employés. Sans succès.

« J’avais sapé cette confiance avec mon comportement des deux premières années. »

Mais entre-temps, la boxe était entrée dans sa vie.

Le club où il s’entraînait a fait faillite il y a cinq ans.

La boxe l’avait aidé. En retour, il a aidé la boxe.

« J’ai décidé de mettre mes qualités d’entrepreneur à profit et de sauver le club. »

Devenu OBNL, Empire Académie, qui compte 17 employés à temps plein et à temps partiel, a rapidement lancé un programme sport-études, bientôt suivi d’une association avec le Projet Intervention Prostitution Québec.

Le câlin

Son message sur LinkedIn ajoutait encore :

Donnez un câlin à quelqu’un qui semble triste. Simple mais efficace.

A-t-il donné un câlin récemment ? « J’en donne tous les jours, répond-il. Et c’est même un running gag chez Buddha-Station. »

En fondant ce système de distribution de casse-croûte santé dans les entreprises en 2017, il se donnait la chance de repartir à neuf, sur de nouvelles bases de leadership.

Il y a Gandhi qui disait : “La douceur peut même ébranler le monde.” Pour moi, la douceur et l’empathie sont quelque chose de gratuit, et qu’on peut développer.

Christian Genest

L’apôtre de la non-violence n’est pas le premier personnage auquel on associerait la boxe, pourtant.

« La boxe est un sport qui est très doux », assène Christian Genest, comme un jab.

Il donne l’exemple de l’épisode récent de deux boxeurs professionnels venus s’entraîner sur le ring chez Empire Académie. Le premier a délicatement appliqué l’indispensable vaseline sur le visage du second, qui avait oublié son onguent.

« Oui, c’est un sport de combat, mais pour moi, prendre soin des gens, c’est exprimer de la douceur. »

La boxe permet aussi d’exprimer les émotions – exprimer au double sens de « dire » et de « faire sortir ».

« C’est ce qu’on a remarqué avec les jeunes du Projet Intervention Prostitution Québec, indique l’homme d’affaires. Le déclic se fait tellement vite : “C’est drôle, quand j’y mets de l’amour et que je le fais à répétition, je deviens bon… Peut-être que ça peut marcher dans d’autres domaines de ma vie.” »

La suite du combat

À la fin de son message, l’entrepreneur a lancé un appel et une invitation :

Engagez-vous dans ce combat, en commentant au bas.

La réponse abondante et sentie l’a surpris.

« Ça me réjouit que les gens aiment les trucs qui sont authentiques et vrais », formule-t-il, avant de tenir un long silence, comme s’il pesait la prochaine confidence.

« Tu sais, ce matin même, une dame m’a écrit en privé pour me dire qu’il y avait quelque chose de spécial dans le commentaire d’un gars sur mon post. “Il est à risque, ce gars-là.” »

Secoué, il a alerté le réseau du jeune.

Son club a organisé il y a quelques jours un entraînement spécial à la mémoire de Jocelyn.

« La première semaine a été dure », constate-t-il.

Les funérailles ont lieu ce samedi. Christian Genest pourra alors jauger le moral de ses troupes. « Je pense que tout le monde va continuer à faire son chemin, mais au bout de la ligne, tout le monde va en retirer un petit quelque chose. »

Le combat se poursuivra, croit-il.

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