Un mois avant le dévoilement de ses résultats pour 2019, Bombardier a averti jeudi qu’ils seraient nettement inférieurs à ses propres prévisions communiquées il y a à peine deux mois, faisant piquer son action jusqu’à un creux jamais atteint depuis quatre ans.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

À Toronto, l’action de Bombardier a terminé la journée en baisse de 32 %, à 1,215 $. La baisse a atteint 38,5 % à un certain point.

Concrètement, Bombardier a ramené ses prévisions de revenus de 16,5-17 milliards US à 15,8 milliards US, celles de son bénéfice d’exploitation ajusté de 700-800 millions US à 400 millions US, et celles de ses flux de trésorerie d’une baisse de 500 millions US à une baisse de 1,2 milliard US.

La liste des difficultés de Bombardier est longue et commence par une série de projets de trains et l’effet sur la crédibilité de sa direction qu’auront ces nouvelles annonces.

Les trains

Pour le cinquième trimestre de suite, les résultats de Bombardier ont été affectés par des problèmes de livraison concernant la même poignée de projets, à New York, à Londres (deux projets), en Allemagne et en Suisse. Cette fois, ces projets ont généré 350 millions US de dépenses additionnelles imprévues, faisant passer le résultat d’exploitation de la division Transport d’un bénéfice d’environ 120 millions US à une perte d’environ 230 millions US pour le trimestre.

Surtout, il n’existe aucune garantie qu’il s’agit de la fin des problèmes. Bombardier a même déjà averti que les dépenses comptabilisées dans ce quatrième trimestre auraient aussi un effet sur le premier trimestre de 2020, cette fois du côté des flux de trésorerie.

La crédibilité de la direction

Pour la première fois depuis les débuts des difficultés chez Bombardier Transport, la direction s’est abstenue jeudi d’émettre un quelconque avis sur le moment où elle réussirait finalement à en venir à bout, se contentant de dire qu’elle « progresse ».

On peut se demander qui l’aurait crue de toute façon, étant donné ce qu’elle a déjà déclaré dans le passé, d’une séance de dévoilement de résultats trimestriels à l’autre : 

« Il est prévu que [le problème lié aux trains] se poursuive au quatrième trimestre et se rétablisse en grande partie en 2019. »

(8 novembre 2018, dans un communiqué)

« Bombardier devrait avoir achevé en grande partie les livraisons sur la plupart de ces projets et rétabli considérablement le fonds de roulement au cours de 2019. »

(14 février 2019, dans un communiqué)

« Nous prenons un coup, particulièrement en ce premier trimestre. Il y aura encore de la résistance au deuxième trimestre, après quoi je pense que [l’impact des problèmes] sera plutôt neutre, sinon un vent de dos, dans la deuxième moitié de l’année. »

— John Di Bert, chef de la direction financière

(2 mai 2019, au cours d’une conférence téléphonique avec les actionnaires)

« Nous avons fait des progrès importants avec [nos projets problématiques], tous sont presque complétés. […] Il faudra toutefois un peu plus de temps et de ressources. Pour protéger notre calendrier et notre catalogue, nous allons investir de 250 millions à 300 millions additionnels cette année. »

— Alain Bellemare, président et chef de la direction

(1er août 2019, au cours d’une conférence téléphonique avec les actionnaires)

« À la division Transport, nous avons traversé le pire [we are turning the corner]. »

— Alain Bellemare

(31 octobre 2019, au cours d’une conférence téléphonique avec les actionnaires)

L’analyste Tim James, de TD Securities, dans une note envoyée jeudi à ses clients, a mentionné « l’impact négatif sur la crédibilité de la direction » parmi les raisons rendant les nouvelles du jour « significativement négatives ».

L’A220

Bombardier détient encore 33,55 % de la société en commandite propriétaire de l’A220, l’ancienne C Series. Airbus en détient 50,01 % et le reste (16,44 %) est entre les mains d’Investissement Québec.

En surface, les choses vont plutôt bien pour l’A220, dont les ventes se sont multipliées, notamment auprès de clients importants comme Air France et le locateur Air Lease Corporation.

PHOTO RYAN REMIORZ, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

L'A220

Sous la surface, c’est plus compliqué. Il y a actuellement 492 avions à livrer dans le carnet de commandes. L’entreprise en a produit 48 à Mirabel en 2019. Le résultat devrait être similaire en 2020, plus quelques appareils produits à la nouvelle usine de Mobile, en Alabama, a indiqué mercredi à La Presse le patron d’Airbus au Canada, Philippe Balducchi.

Un simple calcul permet de comprendre l’importance d’augmenter la cadence de production si l’on souhaite pouvoir effectuer d’autres ventes avant 10 ans.

Cela nécessitera des investissements. L’entreprise devra donc faire appel à ses actionnaires, dont Bombardier et Québec, pour de nouveaux fonds. L’ajout de ces nouvelles sommes va par ailleurs retarder d’autant l’atteinte du seuil de rentabilité du programme, a expliqué Bombardier dans un communiqué, jeudi.

La vente de sa part fait partie des options actuellement à l’étude par Bombardier, qui s’est déjà départie de toutes ses autres activités dans l’aviation commerciale et qui pourrait mettre le produit de cette vente à profit de bien d’autres façons.

La dette

La réduction de la dette est le troisième pilier du plan de redressement présenté par la nouvelle direction de Bombardier en 2015. Elle devait s’amorcer en 2019, mais les trains en ont décidé autrement.

C’est maintenant une priorité, a fait savoir le président et chef de la direction Alain Bellemare dans le communiqué publié jeudi.

La phase finale de notre plan de redressement est de réduire l’endettement et de régler notre problème de structure de capital. Nous examinons de façon détaillée différentes solutions qui nous permettraient d’accélérer le remboursement de notre dette.

Alain Bellemare

Bien qu’elle soit importante, la dette ne représente pas de menace à très court terme. La prochaine échéance, d’environ 400 millions de dollars, est prévue en mai 2021 et la suivante viendra en décembre de la même année.

La Caisse de dépôt

Prise à la gorge, Bombardier a cédé 30 % de sa division Transport à la Caisse de dépôt et placement du Québec en échange de 1,5 milliard US en février 2016.

Cette participation coûte cher à Bombardier, puisqu’elle est assortie d’un rendement annuel composé garanti de 15 %.

La participation s’ajuste chaque année, selon que Bombardier Transport atteint ou non ses objectifs de rendement. Il est permis de croire qu’ils ne seront pas atteints en 2019, ce qui fera passer la part de la Caisse à 32,5 % et rendra un rachat par Bombardier plus coûteux.

Les liquidités

Bombardier dispose actuellement d’environ 2,6 milliards US de liquidités et devrait en recevoir 1,1 milliard US additionnel d’ici l’été, lorsque les ventes déjà annoncées du programme CRJ et des installations de Belfast et de Casablanca seront conclues.

À ce chapitre, on est donc loin de la situation très difficile de la fin 2014, où les liquidités sont passées sous la barre du milliard et ont éveillé la crainte d’une faillite.

Sauf que 2019 devait être l’année où Bombardier mettait un terme à une séquence de huit années de flux de trésorerie négatifs, hors éléments exceptionnels, en atteignant la neutralité.

L’automne dernier, après trois trimestres de résultats décevants dus aux trains, on prévoyait que le déficit de liquidités serait d’environ 500 millions US. L’avertissement lancé jeudi parle maintenant d’un déficit de 1,2 milliard US.

Les liquidités sont au cœur des préoccupations des investisseurs, parce qu’elles seront nécessaires pour rembourser la dette de l’entreprise.

Les avions d’affaires

Globalement, les nouvelles sont plutôt bonnes de ce côté. Seul bémol, quatre avions hyperluxueux Global 7500 qui devaient être livrés – et payés – dans les derniers jours de 2019 le seront finalement au début de 2020.

Considérant le prix de l’avion, le plus cher encore vendu par Bombardier, cela a eu un effet significatif sur les revenus, inférieurs d’environ 500 millions US à ce qui était prévu.

La marge bénéficiaire a toutefois atteint les objectifs, les avions en question seront de toute façon livrés et l’augmentation de la cadence de production du Global 7500, un enjeu important, semble suivre la courbe prévue.

« Le jour de la marmotte »

Ce n’est pas la première fois que Bombardier prévient ses actionnaires d’abaisser leurs attentes juste avant la publication de ses résultats trimestriels.

« En avril dernier, la direction avait fait la même chose, rappelle Mickael Dufresne, président de la firme de trading montréalaise Hessen. L’action avait plongé et les résultats ont fait reculer le titre encore plus bas », ajoute-t-il.

Ce trader dit avoir une pensée particulière pour tous les Québécois qui détiennent des actions de Bombardier. « Malheureusement, c’est souvent un titre que beaucoup de gens possèdent parce qu’ils ont l’impression de bien connaître la compagnie », dit-il.

« C’est un peu le jour de la marmotte. Les dirigeants abaissent les attentes qu’ils fixent eux-mêmes de trimestre en trimestre. »

En Bourse, l’action a piqué du nez dès les premières transactions jeudi. « Aucune chance de vente à bon prix, l’ouverture s’est faite très basse à 1,25 $, en baisse de 30 %. C’est le pire scénario pour n’importe quel investisseur, car tu n’as aucune chance de venir voir le coup d’avance et de vendre », souligne Mickael Dufresne.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Mickael Dufresne, président de la firme de trading montréalaise Hessen

Le titre de Bombardier a finalement clôturé en recul de 32 % à 1,22 $ jeudi à Toronto.

« Les probabilités que l’action remonte à 1,80 $, là où elle était avant la nouvelle, sont très faibles à court terme. Un petit rebond peut-être, mais à mon avis, l’action va baisser encore dans les prochains jours et les prochaines semaines pour atteindre des niveaux plus bas après possiblement quelques jours de consolidation », dit-il.

« C’est souvent ce qu’on retrouve comme pattern après une baisse aussi importante, surtout après une très mauvaise nouvelle. Tout ça pourrait cependant changer si, au dévoilement de ses résultats de fin d’exercice le 13 février, les gestionnaires font miroiter une lueur d’espoir ou annoncent une nouvelle positive qui aiderait à faire croire aux investisseurs que le pire est derrière eux. »

Peu de marge de manœuvre

Il s’agit d’une entreprise manufacturière de pointe, très complexe à gérer, dont les dirigeants ont été remplacés récemment, surtout dans le cas de la division Transport, qui a subi plusieurs changements de président dans les dernières années, fait valoir le gestionnaire de portefeuille Stéphane Préfontaine, président de la firme Préfontaine Capital.

On peut supposer à la vue des résultats annoncés jeudi qu’ils ont du mal à bien comprendre ou à contrôler les opérations.

Stéphane Préfontaine

« La marge de manœuvre semble mince, avec un niveau d’endettement très élevé, un levier opérationnel et une intensité capitalistique élevée, et des marchés très concurrentiels. »

Compte tenu du profil des liquidités actuelles, il croit que les dirigeants vont chercher à simplifier davantage Bombardier en continuant de vendre les « morceaux » les moins rentables ou qui ont les moins bonnes perspectives, pour se concentrer là où ils ont le meilleur avantage concurrentiel. « Nous devons souhaiter que la situation difficile fasse ressortir le meilleur des employés et des dirigeants. »