Quand on parle des finances des GAFA, l’acronyme désignant les quatre géants technos américains Google (Alphabet), Apple, Facebook et Amazon, les chiffres donnent le tournis, et ce n’est pas un symptôme de la COVID-19.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

« Ce sont des chiffres qui sont difficiles à percevoir tellement ils sont grands », résume Pierre Larouche, professeur de droit de la concurrence à l’Université de Montréal.

Le paradoxe, c’est que 2020 a également été un point de bascule, estime-t-il, où ces entreprises ont été dans la ligne de mire des autorités réglementaires comme jamais, menaçant leur hégémonie, voire leur modèle d’affaires.

L’année des records

Pourtant, un observateur qui ne lirait que les rapports financiers ne pourrait s’en douter. Alors que son produit phare, l’iPhone, se vend moins bien, Apple a connu le meilleur quatrième trimestre de son histoire en 2020, avec 67,7 milliards US en revenus. L’entreprise a été la première cette année à franchir le cap des 2000 milliards US en valeur boursière. Près d’un humain sur trois, 36 % très précisément, est allé faire un tour au moins une fois par mois sur Facebook durant la même période. Alphabet, la maison mère de Google, a engrangé 14 % de revenus de plus que l’an dernier.

Et malgré un printemps chaotique ponctué de ruptures de stock et de délais de livraison jamais vus, les ventes sur Amazon ont explosé de 37 % par rapport à 2019, selon ses plus récents résultats financiers, pour s’établir à 96 milliards.

Tempête parfaite

La valeur de leurs actions en Bourse a suivi la même tendance. Ceux qui auraient investi dans Apple ou dans Amazon le 2 janvier dernier, par exemple, auraient hérité d’un beau rendement de 70 %.

Ces records à répétition ont confirmé en octobre dernier, date de publication des derniers résultats financiers, ce qui était devenu évident : la pandémie a placé ces géants technos au cœur de nos vies.

« Les gens étaient cloîtrés et les grands bénéficiaires, ce sont tous ceux qui amènent de la commodité en matière de communications, de produits dématérialisés, de commerce en ligne, explique Jean-François Ouellet, professeur agrégé au département d’entrepreneuriat d’innovation de HEC Montréal. C’était la tempête parfaite pour les GAFA de ce monde. »

Il croit toutefois que cette embellie, qu’il compare à « une shot d’adrénaline », ne pourra pas durer, en tout cas pas à ce rythme. « On ne verra probablement pas de baisse du nombre d’utilisateurs de Facebook avec la fin de la pandémie, mais le temps passé sur la plateforme va clairement baisser […]. Ce n’est pas vrai que vous allez faire du binge-watching sur Netflix au même rythme quand vous allez pouvoir aller prendre une bière avec vos amis… »

Tendance déjà existante

L’autre grande menace existentielle pour les GAFA, qu’on voyait poindre en Europe depuis 2017 et qui a atteint les États-Unis cette année, ce sont les enquêtes, les condamnations et les législations plus contraignantes des autorités réglementaires (voir encadrés « Leur année en bref »). Google et Facebook, en particulier, sont visés par des plaintes de dizaines d’États américains concernant leurs pratiques anticoncurrentielles, leur domination en publicité et leurs pratiques pour éliminer les menaces.

Apple, de son côté, fait également face à des enquêtes concernant essentiellement sa mainmise sur le marché virtuel des applications, avec son App Store. Amazon n’est pas épargnée, son traitement des vendeurs tiers sur sa plateforme et sa promotion de ses propres produits faisant actuellement l’objet de l’attention des autorités.

Il serait tentant de voir un lien entre le succès financier des GAFA en 2020 et le soudain intérêt des autorités réglementaires pour leurs activités. Pierre Larouche nuance quelque peu cette perception. « On le voit maintenant, 2020 est l’année où ça bascule, ça a mis en relief le rôle de ces entreprises, et s’il y avait eu besoin d’une petite poussée, on l’a eue durant la pandémie. Mais c’est une tendance qui se dessine depuis des années : on a abandonné l’attitude du laisser-faire des années 2000 pour s’intéresser de plus près à ce que ces entreprises font. »

Il rappelle le paragraphe fort bien écrit du département américain de la Justice (DOJ) qui, dans la plainte déposée contre Google le 20 octobre dernier, résumait le changement de perception à l’égard de ces vedettes de la Silicon Valley auparavant perçues de façon bienveillante. « Il y a deux décennies, Google est devenu l’enfant chéri de la Silicon Valley […]. Il y a longtemps que ce Google n’existe plus. Aujourd’hui, il s’agit du gardien d’un monopole de l’internet, et une des entreprises les plus riches du monde. »

Blocage sur les impôts

Fait à noter, tant les républicains que les démocrates aux États-Unis s’entendent, mais en invoquant des raisons différentes, pour réglementer les géants technos. « Ce sont les mêmes problèmes qui reviennent : des plateformes qui ne peuvent résister à la tentation de favoriser leurs propres services, le rachat de concurrents potentiellement menaçants… explique Pierre Larouche. C’est une grosse remise à jour de ce qui a été fait il y a 20 ans, toutes ces dispositions qui donnaient une immunité aux plateformes et qu’on revoit de près. Ça va prendre un an et demi à deux ans pour que ce soit complété. Mais 2020 va être une année charnière. »

Un dossier n’est pas près d’être réglé, déplore Jean-François Ouellet : les impôts. Les négociations impliquant 137 pays sous l’égide de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sont sur la glace et n’ont même pas permis d’aboutir à une feuille de route après près de deux ans. « Ce n’est pas demain la veille, c’est terriblement complexe, mais c’est l’enjeu qui pourrait faire le plus mal à ces entreprises, estime le professeur de HEC Montréal. Mais ça ne sera pas en 2021 : ça prend une collaboration internationale qui n’existe tout simplement pas. »

Leur année en bref

Google

Les revenus de Google sont alléchants : 46,2 milliards US pour le troisième trimestre de 2020, en hausse de 14 % par rapport à l’année précédente, avec un profit net de 11,2 milliards. Mais ce qui a surtout marqué l’année de ce géant incontesté des moteurs de recherche sur l’internet, qui reçoit 87 % des requêtes dans le monde, ce sont les trois poursuites déposées par presque tous les États américains, où on lui reproche ses pratiques anticoncurrentielles, son monopole sur les moteurs de recherche et ses ententes jugées déloyales sur la publicité.

Facebook

En termes financiers, Facebook est le plus petit acteur au sein des GAFA, malgré ses 1,8 milliard d’utilisateurs quotidiens, avec une valeur boursière de 782 milliards US et des revenus pour le troisième trimestre de 2020 de 21,5 milliards US. Le réseau social est cependant dans l’œil du cyclone depuis 2016 en raison de sa passivité durant les élections américaines. La dernière tuile est survenue en décembre 2020 quand la Commission de la concurrence américaine (FTC) ainsi qu’une quarantaine d’États ont déposé deux poursuites pour ses pratiques anticoncurrentielles, demandant notamment que Facebook se départisse de WhatsApp et d’Instagram.

Apple

L’année 2020 a été celle de tous les records pour Apple, qui a notamment fracassé le cap des 2000 milliards US en valeur boursière en juin dernier. Le fait est d’autant plus étonnant que les revenus générés par l’iPhone ont chuté de 21 % au dernier trimestre bouclé en 2020. Mais Apple, longtemps perçue comme une marque « téflon » malgré les controverses, est dans la ligne de mire de l’Union européenne depuis juin dernier et l’objet d’une fronde lancée en août par Epic concernant ses règles et ses commissions de 30 % dans son App Store.

Amazon

Difficile pour un investisseur de ne pas être ravi de la performance d’Amazon, le géant du commerce électronique qui a engrangé 6,3 milliards en bénéfices au dernier trimestre et a annoncé en octobre 320 000 embauches. Les autorités américaines scrutent toutefois depuis juin dernier son comportement avec les vendeurs qu’il accueille sur sa plateforme, l’accusant notamment de profiter de sa position dominante et de ses données pour imposer ses propres produits, voire en créer de nouveaux.