Pour certains, le détaillant de mode Le Château était le magasin avant-gardiste de leur jeunesse dans les années 1990. D’autres s’en souviennent pour ses robes de bal, ses habits de travail ou ses accessoires.

Brett Bundale
La Presse Canadienne

« C’était un magasin qui marquait la mode », explique Tara Greene, une résidente de Toronto. « À l’adolescence, c’était un endroit très cool et excitant pour magasiner. »

Après six décennies d’activités, l’entreprise de vêtements de Montréal a rejoint les rangs de dizaines de grands détaillants qui ont cédé sous le poids des restrictions pandémiques, et a finalement demandé la protection des tribunaux en octobre et procédé à la liquidation de ses magasins.

L’année 2020 a été douloureuse pour le commerce de détail. Les confinements économiques ont sonné le glas de certaines icônes du secteur canadien et de nombreux plus petits établissements.

Et des experts préviennent que le nombre de victimes ira en croissant, car la deuxième vague de cas impose de nouvelles restrictions — décimant les flux de trésorerie et faisant monter à la surface des problèmes sous-jacents plus larges.

Certaines chaînes de vente au détail entamaient déjà 2020 avec une dette massive, un nombre trop élevé de magasins et des antécédents de sous-performance.

« Le secteur était un peu bouleversé avant même la pandémie », souligne Ramesh Venkat, directeur du Centre pour l’innovation dans le détail et les services David Sobey, de l’Université Saint Mary’s à Halifax.

« Les détaillants qui ont commencé l’année en mauvaise posture financière n’ont tout simplement pas pu survivre. Ils n’avaient pas les ressources financières nécessaires pour traverser ces moments difficiles. »

Des analystes de la vente au détail soulignent en outre que plusieurs n’avaient pas une très forte présence dans le commerce électronique et n’ont pas réussi à suivre l’évolution du comportement des consommateurs.

« Certains ne sont tout simplement pas attrayants pour la prochaine génération d’acheteurs », estime John Archer, directeur du développement de la société torontoise de conseil en vente au détail Three Sixty Collective.

Les membres de la génération Z « sont différents des millénariaux, et certains magasins comme Forever 21 ont réalisé avant même la pandémie qu’ils ne séduisaient pas la nouvelle génération ».

Puis la pandémie a frappé, obligeant de nombreux détaillants à fermer ou à réduire considérablement leurs heures d’ouverture et leur capacité d’achalandage.

Le confinement a entraîné une chute libre des ventes au détail, qui ont plongé de 30 % en avril par rapport à un an plus tôt, selon les données de Statistique Canada.

Les magasins de vêtements et de chaussures ont été les plus durement touchés, avec des baisses respectives de 87 % et 79 % par rapport à avril 2019.

Le nombre croissant de restrictions — en plus des problèmes existants qui pèsent sur le commerce de détail — était trop lourd pour certains.

Des noms familiers comme l’empire de la chaussure Aldo, la société de loisirs de plein air Mountain Equipment Co-operative et le détaillant de vêtements Reitmans se sont tous protégés de leurs créanciers depuis le début de la pandémie.

Il en va de même pour Comark Holdings avec les marques de vêtements Ricki’s, Cleo et Bootlegger, pour Groupe Dynamite avec les marques Garage et Dynamite, et pour Ann Canada avec les marques de vêtements pour femmes Ann Taylor et LOFT.

Se restructurer après des années de misère

Alors que certains magasins vont disparaître, les experts notent que d’autres ont recours à la protection contre les créanciers pour se retirer d’un environnement de vente au détail risqué et se restructurer après des années de mauvais résultats.

Reitmans, par exemple, voyait le cours de son action baisser régulièrement depuis plus de dix ans lorsque la pandémie a frappé.

L’entreprise montréalaise s’est protégée de ses créanciers en mai et a commencé à se restructurer. Elle a liquidé ses magasins Addition Elle et Thyme Maternité pour se concentrer sur ses trois marques restantes — Reitmans, Penningtons et RW & CO.

En effet, certaines des entreprises déposant une demande de protection contre les créanciers pourraient en ressortir « plus souples et plus efficaces », croit M. Archer.

« Si elles étaient déjà dans les câbles, elles ont peut-être profité de la protection juridique pour prendre une pause et travailler avec leurs fournisseurs et propriétaires, et déterminer le nombre de magasins dont elles ont besoin. »

Malgré tout, le paysage du commerce de détail au Canada devrait perdre des milliers de magasins à la suite des restructurations et des faillites, forçant au chômage de nombreux travailleurs du secteur.

Le premier trimestre de l’année est une période notoirement lente pour de nombreux détaillants, et les experts disent que sans les solides ventes de la période des Fêtes, il sera difficile pour certains de rester en affaire pendant les mois d’hiver.

« Il y a des entreprises qui ne sont manifestement pas en plein essor, donc avec n’importe quelle sorte de signal sur le radar, elles vont certainement avoir des problèmes », souligne Anwar White, professeur à l’École Bensadoun de commerce au détail de l’Université McGill.

Mais les insolvabilités provoquées par la pandémie font partie d’un cycle économique normal qui vient d’être accéléré et compressé dans un laps de temps plus court, précise-t-il.

« Je ne vois pas cela comme une situation funeste et sombre », dit M. White. « Cette expérience a forcé les détaillants à évoluer vraiment numériquement à la vitesse de la lumière et à faire les choses complètement différemment. »

Pourtant, contrairement aux cycles économiques habituels, l’incertitude actuelle qui sévit dans le secteur de la vente au détail dépend en partie de la durée et de l’ampleur des fermetures de magasins.

L’analyste du commerce de détail Bruce Winder dit qu’il s’attend à ce que la nouvelle année et la deuxième vague de la pandémie entraînent davantage de faillites.

Mais le nombre d’insolvabilités pourrait être compensé par l’aide du gouvernement fédéral, incluant les subventions salariales et pour le loyer.

« Sans les subventions gouvernementales pour les soutenir, un certain nombre d’entreprises soutenues se seraient probablement retrouvées protégées contre leurs créanciers depuis longtemps », fait valoir M. Winder.

« Ce genre d’entreprises zombies fonctionne avec peut-être 10 % ou 20 % de leurs revenus normaux, mais elles sont toujours en activité parce que le gouvernement les soutient. »