L’entreprise LeddarTech, de Québec, spécialisée dans le design et le développement de microprocesseurs utilisés pour la détection par fréquence-lumière dans le secteur de l’automobile, a été récemment désignée comme l’une des cinq futures licornes canadiennes, ces jeunes entreprises technologiques valorisées à plus de 1 milliard. Frantz Saintellemy, qui a fait une carrière internationale dans le domaine des microprocesseurs, est depuis trois ans le président et chef de l’exploitation de cette licorne québécoise et nous explique ses ambitions de conquérir le monde.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Il y a trois ans, on s’était rencontrés alors que vous étiez impliqué à temps plein dans le développement du Groupe 3737, un hub d’innovation voué à la diversité entrepreneuriale. Qu’est-ce qui vous a amené chez LeddarTech ?

Quand j’ai vendu en 2015 l’entreprise de microprocesseurs ZMDI à l’entreprise IDT de la Silicon Valley, je m’étais engagé à rester deux ans avec eux pour assurer la transition. En 2017, IDT s’est intéressée à LeddarTech et à sa technologie de lidar (light detection and ranging) et a décidé de participer à la ronde de financement de plus de 100 millions US qu’avait lancée LeddarTech.

En septembre 2017, le PDG Charles Boulanger m’a demandé de me joindre à LeddarTech parce que je suis un bébé de l’industrie et que j’y ai œuvré toute ma vie. Je connaissais bien LeddarTech, une petite entreprise québécoise qui avait de grandes ambitions et un très grand potentiel, et je connais bien les grands acteurs de l’industrie automobile parce qu’ils ont été mes clients durant des années.

Qu’est-ce que fait exactement LeddarTech et qu’est-ce qui la différencie par rapport aux autres acteurs de l’industrie qui développent et fabriquent aussi des systèmes de détection automatisés ?

Durant les années 2010, c’était la ruée vers la voiture autonome. Toute l’industrie planchait sur l’avènement du véhicule autonome et on développait chez IDT des microprocesseurs pour les systèmes de freinage, l’huile, l’essence et des capteurs pour la détection d’obstacles.

Aujourd’hui, on parle davantage de voiture hautement autonome, et LeddarTech a été le premier à développer une technologie qui permet de miniaturiser les détecteurs de mouvements lidar sur un seul microprocesseur. Nos concurrents font de l’assemblage de technologies sur des modules beaucoup plus archaïques et qui sont beaucoup plus volumineux.

Nous, on fait de l’intégration de technologies de lidar, de radar et de caméra sur des microprocesseurs qui captent l’information et qui traitent le signal grâce à des algorithmes. On assure une miniaturisation optimale et on augmente l’efficacité des capteurs environnementaux pour l’auto.

Une étude récente d’AAA aux États-Unis a démontré que 80 % des détecteurs de mouvements des voitures n’étaient pas fiables, alors que notre technologie assure une fusion et une perception des données brutes beaucoup plus exactes.

LeddarTech est établie à Québec, mais a réalisé récemment une série d’acquisitions. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

LeddarTech est un spinoff (essaimage) de l’Institut national d’optique de Québec et a été fondée en 2007. En 2017, l’entreprise comptait une trentaine de personnes et a réalisé un financement de 103 millions US. On a conclu trois acquisitions, dont deux au cours des six derniers mois.

On compte aujourd’hui 215 employés, dont une centaine à Québec, une vingtaine à Montréal et à Toronto. On a aussi 35 employés en Israël et une dizaine en Autriche. On compte au total 170 ingénieurs.

Les acquisitions qu’on a faites nous ont permis d’aller chercher des expertises précises qu’on aurait mis plus de temps à développer nous-mêmes. On prépare actuellement un nouveau financement et on prévoit réaliser d’autres acquisitions pour poursuivre notre expansion.

Qui sont vos actionnaires exactement ? Je comprends que la société technologique américaine IDT a pris une participation en 2017 ?

On a plusieurs actionnaires. Au départ, en 2007-2008, on a eu des partenaires financiers comme la BDC, Desjardins et, en 2017, on a eu plusieurs partenaires stratégiques qui se sont rajoutés lors du financement de 100 millions US.

IDT a été rachetée par la firme japonaise Renesas, qui est un équipementier qui a 30 % des parts de marché mondial des microprocesseurs installés dans les véhicules automobiles. On a aussi l’équipementier allemand Osram, l’américaine Delphi (aujourd'hui Aptic, suite à une séparation boursière de Delphi) et Marelli.

Tous ces équipementiers veulent implanter nos systèmes et nos solutions de détection environnementale chez leurs clients, les grands manufacturiers automobiles du monde.

On prévoit que la demande pour nos microprocesseurs va exploser à partir de 2023, alors que la production de voitures hautement autonomes va entraîner l’implantation de beaucoup plus de capteurs et de fonctions d’assistance pour la conduite dans la circulation ou le pilotage assisté sur autoroutes.

Nos solutions sont au cœur de la prochaine étape de la voiture autonome et on va être en mesure d’installer entre 100 et 300 $ de nos produits dans plusieurs millions de véhicules.

Quelles vont être les retombées pour le Québec de votre participation active dans cette prochaine étape de l’émergence de l’auto hautement autonome ?

Le Québec n’a pas d’historique dans l’industrie automobile. On n’a pas d’entreprises qui peuvent nous encadrer, comme Bombardier pouvait le faire dans l’aéronautique. C’est pourquoi on a pris la stratégie de nous associer à des équipementiers de premier niveau qui peuvent nous aider à mieux percer cet immense marché.

Ça tombe bien, notre reconnaissance s’exerce au moment même où le Québec veut s’imposer comme un acteur important dans la filière de la batterie de l’auto électrique, à toutes les étapes de sa production.

La firme d’évaluation Tracxn vous a inscrite à sa courte liste des 10 start-up les plus prometteuses du Canada et vous décrit comme l’une des cinq prochaines licornes, c’est-à-dire que vous méritez une valorisation de 1 milliard. Est-ce que cela vous intimide ?

Pas du tout. Nos concurrents qui utilisent eux aussi la technologie lidar, mais qui fabriquent des modules encore très volumineux et moins performants viennent de se faire attribuer des valorisations plus importantes encore.

C’est le cas des sociétés Velodyne et Aeva, qui sont toutes deux sur le NASDAQ et qui ont une valorisation de 2,5 et 2,1 milliards US, ou de Luminar, à qui on attribue en valeur de 3,5 milliards US.

Nous, on ne prévoit pas recourir au marché public. On est en train de terminer une nouvelle ronde de financement et on a les moyens de poursuivre notre expansion et, surtout, on continue de gagner des projets-clients.

Rectificatif : Une version précédente de cet article était accompagnée d'un surtitre et d'une vignette qui présentaient Frantz Saintellemy comme le PDG de LeddarTech, alors qu'il est bien président et chef de l'exploitation, tel que précisé dans le texte. Par ailleurs, M. Saintellemy a vendu l’entreprise de microprocesseurs ZMDI (et non 2 MDI) à IDT, qui elle a été vendue à la firme Renesas, et non Renaissance. Nos excuses.