Les bonnes nouvelles se font rares dans le domaine du commerce de détail depuis plusieurs mois. Les librairies font cependant exception à cette tendance et constatent une augmentation de leurs ventes au public par rapport à 2019.

Antoine Trussart
Antoine Trussart La Presse

Dans le milieu, « on appelle ça le petit miracle du livre », lance Katherine Fafard, présidente de l’Association des libraires du Québec (ALQ). Alors qu’au mois d’avril, les libraires étaient inquiets pour leur avenir, aucun des 132 commerces membres de l’ALQ ne se dit en sérieuse difficulté financière. Les libraires consultés s’attendent en plus à une période des Fêtes très occupée.

Les ventes des librairies indépendantes au grand public ont augmenté de 8,2 % par rapport à pareille date l’an dernier, selon les chiffres de la Société de gestion de la Banque des titres de langue francophone (BTLF). Les ventes de juillet 2020 étaient 29 % plus élevées que le même mois l’an dernier.

Katherine Fafard voit deux causes derrière cet engouement. « Le livre a été un produit refuge » à un moment où pratiquement toutes les autres formes de divertissement ont disparu, explique-t-elle. « Il offre à la fois une lecture réconfort ou ultra-stimulante après une journée derrière l’écran ; un moment dans la bulle familiale avec l’enfant », poursuit-elle.

Les librairies indépendantes ont aussi bénéficié de l’engouement récent pour l’achat local. « Les gens ont cherché à soutenir le commerce de proximité. Les gens ont choisi d’abord et avant tout les livres québécois », constate Mme Fafard.

Déjà prêtes pour le commerce en ligne

Ce succès est en partie attribuable à la grande popularité du site web transactionnel leslibraires.ca, qui a pris le relais des ventes de livres lorsque les librairies ont dû fermer, en mars dernier. Le site web a connu une augmentation de ses ventes de 1300 % et a géré plus de 100 000 commandes depuis le début du confinement.

« Le mois d’avril 2020, c’était complètement surréel », se rappelle Jean-Benoît Dumais, directeur général de la coopérative des Librairies indépendantes du Québec (LIQ), qui gère le site web.

Contrairement à d’autres commerçants qui ont dû apprivoiser le commerce en ligne en quelques semaines dans l’urgence, le site web transactionnel existe depuis 2008. Il regroupe en un seul lieu tous les catalogues des 115 librairies membres et permet aux clients de se faire livrer leurs achats ou d’aller les chercher sur place. Les librairies partaient donc avec une longueur d’avance et étaient tout de suite prêtes à recevoir des commandes en ligne.

À la librairie féministe L’Euguélionne, à Montréal, environ le tiers des ventes se font maintenant en ligne alors que ce chiffre ne dépassait pas le dixième avant la pandémie. Même son de cloche à la librairie Le Fureteur, à Saint-Lambert : « quand on était fermés, évidemment les commandes en ligne ont explosé. Maintenant, c’est plus calme, mais c’est quand même plus haut qu’avant », affirme Valérie Bossé, sa propriétaire.

Chez Renaud-Bray, véritable géant de la librairie au Québec qui comprend les magasins Archambault, les ventes ont aussi augmenté, affirme la porte-parole Floriane Claveau, qui n’a pu donner de chiffres précis. L’entreprise possède une plateforme bien rodée de vente en ligne qui lui a permis de bien faire la transition au moment où ses magasins ont dû fermer. À cause de son trop grand nombre de succursales, l’entreprise n’est pas considérée comme une librairie indépendante.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Valérie Bossé, propriétaire de la librairie Le Fureteur à Saint-Lambert

De libraire à gestionnaire d’entrepôt

Par contre, si les ventes sont en augmentation, le commerce en ligne gruge les profits des librairies en plus de changer la nature du travail des libraires.

Typiquement, les librairies font 40 % de bénéfice sur les ventes de livres, mais ce chiffre fond rapidement avec les commandes en ligne. Ce sont les librairies qui doivent assumer les frais de livraison, qui représentent environ 10 % du prix de la commande. Elles paient aussi un pourcentage qui sert à faire fonctionner la plateforme transactionnelle.

À L’Euguélionne, Nicolas Lontel, qui s’occupe de la comptabilité de la librairie, estime que la marge de profit pour une commande en ligne est tombée entre 7 et 12 %.

« Ça demande énormément de temps pour traiter les commandes en ligne. Juste l’emballage, la préparation des étiquettes, ça ralentit tout le processus », explique Jean-François Tanguay, libraire chez Zone Libre à Montréal. « On peut passer une transaction [en personne] en deux minutes, comparé à 20-25 minutes » pour une commande en ligne, poursuit-il. Ce temps de travail additionnel gruge la profitabilité.

La LIQ est au courant du « poids financier » que représente la livraison gratuite pour ses membres, mais est prise dans un dilemme entre la valorisation de l’achat local et la concurrence féroce offerte par des géants comme Amazon qui peuvent se permettre d’offrir la livraison gratuite. La LIQ étudie la possibilité de mettre en place une contribution volontaire sur son site web pour payer les frais de livraison.

« La vente en ligne, c’est rentable pour les magasins qui exploitent leurs employés dans des entrepôts », résume Stéphanie Barahona, de la librairie L’Euguélionne. Elle appelle les clients qui veulent encourager leur librairie locale à venir acheter leurs livres sur place ou à passer leur commande en ligne pour une cueillette en magasin.

Elle déplore également la perte de la relation privilégiée entre le libraire et ses clients. « La vente en ligne donne une prime à ce qui fonctionne déjà. Tu n’as plus l’occasion de faire découvrir des choses que le client ne connaît pas », ajoute-t-elle.

Magasinage des Fêtes incertain

La cueillette en magasin permettra aussi de s’assurer que les clients auront leurs cadeaux à temps, alors que les commerçants s’attendent à des difficultés de livraison chez Postes Canada dans les semaines avant Noël.

Au Fureteur, Mme Bossé se demande de quoi va avoir l’air la folie de Noël dans sa petite librairie où la distanciation physique est difficile. « Les gens ne voudront pas nécessairement attendre à l’extérieur » dans le froid, explique-t-elle. Elle constate que son achalandage a augmenté et que ses clients ont déjà commencé leur magasinage des Fêtes. « On fait des bonnes journées, on a l’impression d’être en novembre-décembre déjà », conclut-elle.