La pandémie aura finalement eu raison de l’un des plus grands succès québécois dans le secteur de la mode. En affaires pendant 61 ans et en Bourse depuis 1983, Le Château a connu son lot de périodes troubles. Mais l’enseigne est demeurée une destination prisée de générations de jeunes filles en quête de la robe parfaite pour leur bal de fin d’études. La lutte de son fondateur est maintenant terminée : les 123 boutiques seront fermées et 1400 emplois disparaîtront.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Après des années d’efforts marquées par diverses stratégies de relance, Le Château a eu recours, hier, à la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) afin de liquider ses actifs et de fermer boutique définitivement.

Le détaillant montréalais n’utilisera pas la LACC pour restructurer ses activités et repartir sur de meilleures bases, comme c’est généralement le cas. La direction n’a plus espoir de trouver cette nouvelle source de financement tant recherchée depuis des mois, ou un nouveau propriétaire.

La direction a affirmé dans un communiqué publié tôt vendredi avoir « conclu à regret » qu’il n’était pas possible de sauver Le Château malgré le déploiement de « tous les efforts possibles au cours des derniers mois ». Ainsi, des liquidateurs – Gordon Brothers et Merchant Retail Solutions – ont été embauchés pour vendre les stocks. Le processus pourrait commencer dès la semaine prochaine dans les magasins et en ligne. PwC agira à titre de contrôleur.

La pandémie a provoqué l’annulation des bals de fin d’études, des mariages et autres soirées chic, a particulièrement atteint Le Château. L’enseigne mise depuis des décennies sur ses robes pour se distinguer de ses concurrents.

Le fondateur Herschel Segal, qui demeure l’un des principaux actionnaires et qui est marié à la chef de la direction et présidente du conseil Jane Silverston Segal, n’a pas souhaité nous accorder d’entrevue. L’homme d’affaires est également connu comme propriétaire de DavidsTea.

La voix nouée par l’émotion, le vice-président exécutif des 40 dernières années, Franco Rocchi, n’a pas caché que la journée était « très difficile pour tout le monde ». Mais il était ému par tous les témoignages et les photos reçus. Le Château était au cœur d’un « écosystème important pour Montréal » qui inclut les écoles de mode, les détaillants et les couturières, a-t-il rappelé. « C’est en danger », a déploré le dirigeant au bout du fil.

« Émotivement un gros choc »

Pour la directrice générale de la Grappe métropolitaine de la mode, Debbie Zakaïb, « c’est émotivement un gros choc aujourd’hui ». Elle rappelle que Le Château « fait partie de notre héritage, de notre ADN » et qu’on a « toute une histoire liée à une robe du Château achetée pour un événement ».

En plus de fabriquer une partie de ses collections localement, Le Château « encourageait la diversité corporelle », notamment lors de sa collaboration en 2018 avec la mannequin Roxy Earle, rappelle Mme Zakaïb.

« C’est une journée triste quand un détaillant canadien iconique disparaît », a commenté Randy Harris, un consultant américain spécialisé dans le secteur de la mode.

La nouvelle de la fermeture des boutiques Le Château n’a cependant surpris personne du milieu de l’immobilier commercial et de la mode ; le détaillant vivote financièrement depuis des années.

Les ventes se sont maintenues au-dessus de la barre des 300 millions de 2007 à 2012, avant de diminuer constamment. Et les profits annuels se sont évaporés pour de bon il y a une décennie (exercice 2010 clos en 2011).

Une décennie de stratégies

Pendant toutes ses années dans le rouge, l’entreprise a multiplié les stratégies pour remonter la pente. À compter de 2015, le nombre de boutiques a fondu, passant de 243 à 123.

La direction assurée par Jane Silverston Segal et Emilia Di Raddo (présidente) a aussi annoncé dans la dernière décennie un plan de rénovations des points de vente, d’importants investissements en commerce électronique, l’ajout d’une boutique de robes de mariées, la vente de chaussures en cuir, l’amélioration de la qualité des vêtements, un élargissement de la sélection de tailles (de 00 jusqu’à 22).

« Notre principal handicap, c’est notre historique. Les gens se souviennent du passé », nous avait confié Emilia Di Raddo à l’été 2014. Plus récemment, le détaillant espérait vendre en gros ses robes à des détaillants AMÉRICAINS.

Mais tous ces efforts rassuraient peu les investisseurs. Les actions ont d’ailleurs été transférées à la Bourse de croissance en raison de leur faiblesse, en 2017. Le 29 mai dernier, elles ont touché un creux historique, à 2 ¢.

En août, la situation était plus fragile que jamais. Le Château annonçait avoir conclu avec ses prêteurs de nouvelles ententes en vertu desquelles une facilité de crédit de 70 millions et un emprunt de 15 millions devaient être refinancés au plus tard le 31 octobre 2020, « à défaut de quoi un plan d’urgence devra être mis en place ».

Curieusement, il y a moins d’un mois, Le Château annonçait avoir réalisé ses premiers bénéfices trimestriels en sept ans. Malgré une baisse de revenus de 70,5 %, l’entreprise avait dégagé un bénéfice net de 337 000 $ au cours de son deuxième trimestre clos à la fin juillet.

Mais ce ne fut pas suffisant pour traverser la tempête qui s’abat sur la vente au détail et remonter une pente très abrupte. Trop abrupte.

7 choses à savoir

En 1969, Le Château a joué un certain rôle dans le bed-in de John Lennon et Yoko Ono à Montréal. Le détaillant a fourni au couple les salopettes en velours noir qu’il porte lors de la conférence de presse au Château Champlain.

Le Château est l’un des rares détaillants de vêtement d’envergure au Canada qui fabriquait encore une partie de sa collection localement, soit environ 30 %. Une fois les tissus coupés dans ses propres installations, l’entreprise sous-traitait la couture à une trentaine de PME principalement québécoises, mais aussi ontariennes.

L’entreprise a été à l’avant-garde de la mode pendant des décennies en important des collections européennes, ce qui était inusité il y a 60 ans. Son fondateur Herschel Segal a souvent raconté qu’il avait connu le succès à partir du moment où il a mis un vêtement de cuir moulant dans sa vitrine de la rue Sainte-Catherine, une décision audacieuse en 1960.

Aldo a profité du succès des boutiques de M. Segal. Ses premiers points de vente étaient en effet de petites concessions (quelques rayons) à l’intérieur des boutiques Le Château, d’abord à Montréal puis ailleurs au pays.

Après son entrée en Bourse, Le Château a pris le risque d’implanter son concept au sud de la frontière (en 1985), ce que peu de ses concurrents ont eu l’audace de faire. Son logo bleu et rouge a été accroché à Boston, Chicago, Baltimore. Sur Broadway, à New York, il a suscité l’admiration des Québécois de passage jusqu’en 2015.

Le Château s’est aussi fait connaître au Proche-Orient et au Viêtnam, grâce à un système de licences.

Au maximum, l’entreprise a exploité 243 magasins. C’était en 2012 et elle comptait alors 3000 employés. C’est toutefois en 2009 que ses revenus ont été les plus élevés : 346 millions de dollars, avec un bénéfice net de 39 millions.

61 ans d'histoire en 10 dates

1959

Le premier « Chateau Men’s wear » ouvre à Montréal, au square Victoria. Herschel Segal vend des surplus d’inventaire de l’usine Peerless (détenue par sa famille) à une clientèle assez âgée. Trois autres points de vente ouvrent leurs portes. Assez rapidement, c’est la faillite. Tous les magasins ferment, sauf un.

1962

Le détaillant change de nom pour Le Château et commence à vendre des collections pour femmes. La marchandise, à l’avant-garde de la mode, est importée d’Europe.

1983

L’entreprise fait son entrée à la Bourse de Toronto. Son premier appel public à l’épargne lui permet d’aller chercher 7,3 millions (922 300 actions sont mises en circulation).

1985

Le Château ouvre 26 boutiques aux États-Unis… Toutes fermeront assez rapidement sauf une, rue Broadway, à New York. Le Château tentera à nouveau sa chance au sud de la frontière en ouvrant des magasins à Manhattan et au New Jersey en 1997.

2005

Vente d’une licence maîtresse pour l’ouverture de boutiques franchisées au Moyen-Orient.

2006

L’entreprise est à la recherche de stratégies pour améliorer la valeur des actionnaires ; sa vente pure et simple et sa recapitalisation font partie des options envisagées, annonce la direction.

2010

Le Château lance son premier site web transactionnel pour la clientèle canadienne et américaine.

2011

Un nouveau concept de magasin est dévoilé, la qualité des collections est améliorée, le prix moyen des vêtements augmente dans un souci de sortir du créneau de la mode pour jeune dominé par H&M.

2017

Les actions transférées à la Bourse de croissance en raison de leur faiblesse.

2020

La pandémie frappe, le prix des actions touche un creux de 2 ¢, l’entreprise reporte à deux reprises la publication de ses états financiers et annonce qu’elle peine à refinancer une facilité de crédit de 70 millions et un emprunt de 15 millions. La fermeture imminente est annoncée en octobre.

Sources : rapports annuels de 1999 à aujourd’hui, communiqués de l’entreprise, La Presse, Les Affaires, fundinguniverse.com, musée McCord, torontofashiom.com, encyclopedia.com