Gabriel Fahrenheit aurait été ébahi.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

L’appareil mesure la température de plusieurs personnes en mouvement, instantanément et simultanément, en faisant une lecture faciale. Dans une file, par exemple, ou encore à la sortie d’un corridor d’où émerge un flot compact d’individus.

Bref, un haut degré de technologie.

D’ici quelques jours, le système conçu par l’entreprise montréalaise Thingsfactory fera l’objet de tests dans trois hôpitaux montréalais.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Pierre Gauvin, président et fondateur de Thingsfactory

« Son but n’est pas de faire des diagnostics, mais de faire du filtrage, donc faciliter le travail des gens qui sont en première ligne, qui doivent constamment répéter les mêmes questions et prendre les mêmes mesures », indique le président et fondateur de l’entreprise, Pierre Gauvin.

L’appareil n’aurait jamais vu le jour sans la COVID-19.

On essaie des choses

Fondée en 2017, Thingsfactory regroupe une demi-douzaine de têtes chercheuses. Ses dirigeants accumulent en moyenne « 30 ans d’expérience en technologie de l’information », assure Pierre Gauvin.

« En 2017, je leur ai dit : je vais vous fournir l’infrastructure, le laboratoire, les composantes technologiques, et on essaie des choses », raconte-t-il.

L’une de ces choses s’est concrétisée en une plateforme de surveillance des systèmes mécaniques de grands immeubles – leur produit phare, appelé BuildUp !

« Et là arrive la COVID-19. Au mois de mars, la plupart de nos clients mettent fin à nos contrats de consultation. »

Les membres de l’équipe sont dispersés à domicile. Désœuvrés.

« On s’est dit : pourrait-on prendre la plateforme qu’on a développée et l’adapter pour en tirer un outil de dépistage pour la COVID ? »

L’idée est généreuse, mais on est loin de la surveillance des systèmes électromécaniques.

Ils relèvent néanmoins le défi.

Un plan très simple

Rapidement, ils optent pour la téléthermographie – la mesure de la température sans contact.

« On est à l’aise avec ça, parce que c’est de la reconnaissance faciale, de l’intelligence artificielle, de l’alertage, relate Pierre Gauvin. On connaît ça. »

« On est le 17 mars », précise-t-il.

En théorie, leur plan est simple : combiner la meilleure caméra thermique, le meilleur processeur et le meilleur programme.

Avec un peu de chance, il en sortira le meilleur produit.

Ils repèrent d’abord une microcaméra américaine ultraperformante.

Ils choisissent ensuite un processeur de traitement graphique de la réputée firme Nvidia.

Ils s’attaquent enfin à une version réduite de leur programme de surveillance BuildUp ! « On a enlevé toutes sortes de choses dont on n’avait pas besoin et on s’est concentrés sur la reconnaissance faciale », décrit Pierre Gauvin.

Nous sommes alors en avril. « On veut absolument sortir notre produit fin mai. »

L’appareil doit se démarquer en prenant la température des sujets alors qu’ils sont en mouvement. « C’est ça, l’enjeu numéro un. La plupart des produits sur le marché ne font pas ça. »

Mais ils ajoutent une couche de difficulté. « On veut prendre des groupes, des files, des petits attroupements. Aucune différenciation : dès qu’un visage entre dans le champ de vision de la caméra, on veut être en mesure de faire une lecture. »

En raison du mouvement et du nombre de sujets, ils ne peuvent utiliser la mesure de la température aux canaux lacrymaux, la plus fiable et la plus stable.

Il faut multiplier les points de lecture.

À raison de neuf lectures complètes par seconde, l’appareil mesure la température à une demi-douzaine d’endroits du visage.

Le programme dépatouille ce fouillis de données pour produire une température pour chaque individu qui apparaît dans le champ de la caméra. La précision : un dixième de degré Celsius.

Le champ de la caméra est de 16 m2. « Aussitôt qu’une personne ou un groupe de personnes entre là-dedans, on le capte et on affiche sa température. »

Un accueil frileux

Le 26 mai, l’entreprise annonce le nouveau produit au Canada et aux États-Unis.

Hélas, l’accueil n’est pas fiévreux. « On a essayé de convaincre des clients d’acheter le produit, mais il y a eu comme un essoufflement, avec la COVID, les gens avaient besoin de prendre un peu de recul. »

Une quinzaine d’appareils ont tout de même été installés dans des immeubles, hôtels, gymnases.

Mais l’apparition de la seconde vague vient de relancer l’intérêt pour cette technologie.

« Tout d’un coup, on reçoit davantage d’appels. Notre carnet de commandes commence à se remplir ! »

Jusqu’à la fièvre du football

Le modèle standard TF-350 se présente sous la forme d’un boîtier électronique de 20 cm de hauteur et d’un bloc-caméra indépendant.

À l’écran, les températures mesurées s’affichent sur les silhouettes mouvantes. Si la température d’un sujet est trop élevée, un avis est envoyé par texto.

Ainsi avisé, le préposé à l’accueil, l’agent ou le responsable peut prendre les mesures nécessaires.

« Ce qu’on a observé, c’est que souvent, ces gens-là font une deuxième lecture manuelle pour confirmer la situation, et ils la gèrent ensuite selon leur protocole », constate Pierre Gauvin.

L’appareil est parfaitement anonyme et ne conserve aucune donnée, assure-t-il.

Des projets-pilotes seront entrepris sous peu par trois hôpitaux montréalais. « Ça, c’est majeur pour nous, parce que c’est le genre de clientèle qu’on doit convaincre que le produit est un incontournable. »

Mais son usage n’est pas réservé au secteur hospitalier. L’appareil a été présenté à Janice McNair, propriétaire des Texans de Houston (NFL), en prévision de l’éventuelle reprise des activités devant public.

Pour la fièvre du football, quoi.

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