« Ça ne nous fait pas peur », réplique le porte-parole des taxis en région

Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

(Montréal) À compter d’octobre prochain, Uber veut recruter des chauffeurs dans tout le Québec et rendre, à terme, ses services accessibles dans toute la province.

« Il s’agit d’une grande journée pour Uber au Québec, a déclaré mercredi matin en conférence de presse sur Zoom Jonathan Hamel, gestionnaire des affaires publiques. Uber fait désormais partie du paysage québécois de façon permanente. Nous sommes heureux d’être reconnus comme un acteur positif, et fiers de continuer notre parcours ici. »

Uber offre présentement ses services dans trois grands centres urbains : Montréal, Québec et Gatineau.

Rencontres locales

L’extension de ses services ailleurs dans la province est rendue possible par l’entrée en application, à partir du 10 octobre prochain, de la loi 17, adoptée en octobre 2019 et qui déréglemente l’industrie du taxi.

M. Hamel n’a pas voulu s’avancer quant à un calendrier pour la disponibilité d’Uber ailleurs que dans les trois villes québécoises actuelles. Il n’a pas non plus confirmé que des chauffeurs avaient manifesté leur intérêt à travailler pour l’entreprise, ou qu’on avait étudié les différents marchés pour en évaluer le potentiel.

« Nous avons rencontré des acteurs locaux de plusieurs régions du Québec et nous avons beaucoup appris, a dit le responsable. C’est important d’être à l’écoute des gens sur le terrain. Nous poursuivrons ces rencontres au cours des prochaines semaines. »

Il a par ailleurs tendu la main aux chauffeurs de taxi qui souhaiteraient utiliser l’application Uber pour augmenter leurs revenus. « Un message qui ressort, c’est que les taxis jouent un rôle important dans l’économie locale. Nous avons entendu et c’est pour cela que nous prévoyons autoriser les chauffeurs de taxi à utiliser la technologie Uber. »

Sécurité et assistance

Ce sont des chauffeurs locaux qui offriront les services, a-t-il précisé. « À Rouyn-Noranda, ce sont des gens de Rouyn-Noranda qui vont conduire et bonifier leurs revenus. Si on va à Sept-Îles ou à Sherbrooke, c’est localement que les gens vont en bénéficier. »

Le gestionnaire a précisé que ces services seraient rendus en veillant à la sécurité des chauffeurs et des passagers. Les premiers doivent prendre un égoportrait confirmant qu’ils portent un masque, les seconds doivent confirmer au moment de la commande d’un taxi qu’ils ont bien le visage couvert.

Les chauffeurs et passagers auront par ailleurs accès aux services d’urgence et d’assistance 24 heures sur 24. Malgré cette extension des activités, on ne prévoit pas d’augmenter les effectifs de l’entreprise au Québec, qui sont actuellement d’une vingtaine de personnes.

« Poudre aux yeux »

L’arrivée d’Uber à Montréal en 2014 a profondément bouleversé l’industrie du taxi, ajoutant quelque 3000 chauffeurs sur les routes et faisant chuter la valeur des permis de plus de 45 % en cinq ans. En octobre 2019, le gouvernement Legault a adopté la Loi concernant le transport rémunéré de personnes par automobile (loi 17), qui abolissait le système de permis en vigueur et prévoyait un dédommagement de 814 millions aux propriétaires de permis. Cette somme proviendra notamment d’une redevance de 0,90 $ par course qui sera imposée à compter d’octobre prochain. La loi 17 abolissait également les délimitations territoriales, faisant en sorte qu’un chauffeur pourra désormais travailler dans l’ensemble du Québec, uniformisait la formation et permettait à tous l’utilisation de la tarification dynamique en fonction de l’achalandage lorsque la course est sollicitée par une application mobile. Les chauffeurs avec taximètre conservent leur monopole pour les courses par téléphone ou hélées.

Selon Serge Lebreux, porte-parole de l’Association des taxis des régions du Québec, qui représente quelque 1500 propriétaires de taxi dans 53 municipalités, l’annonce de mercredi d’Uber est « de la poudre aux yeux ».

C’est loin d’être une nouvelle, et ça ne nous fait pas peur. L’annonce qu’ils viennent en région, c’est l’idée même de la loi 17.

Serge Lebreux, porte-parole de l’Association des taxis des régions du Québec

Il prédit qu’Uber aura beaucoup de difficultés à recruter des chauffeurs en région. D’abord parce qu’une application québécoise concurrente, Taxi Coop, qui permet la tarification dynamique, la géolocalisation et le paiement direct, est déjà implantée dans 11 villes hors des grands centres. Conçue par une firme de Québec, Nomade, Taxi Coop coûte au chauffeur 15 ¢ par course, précise le porte-parole, alors qu’Uber prélève jusqu’à 25 % en commission.

« L’application d’Uber, ce n’est pas de la magie, dit M. Lebreux. Peu importe l’application que tu peux avoir, ce n’est pas ça qui va faire le succès d’une compagnie de transport, c’est l’indice de bonheur de tes chauffeurs. Et avec la loi 17, on va enfin pouvoir se battre à armes égales. »

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Depuis mercredi, l’application québécoise Eva, lancée à Montréal en mai 2019, est disponible à Québec.

Par ailleurs, une application québécoise de covoiturage, Eva, disponible à Montréal depuis mai 2019, a annoncé son expansion à Québec mercredi. Cette coopérative affirmant offrir une solution de rechange « socialement responsable » à Uber prélève une commission de 15 %. Le fait que l’annonce d’Eva arrive le même jour que celle de l’expansion d’Uber est une coïncidence, affirme l’un des fondateurs de l’entreprise québécoise, Dardan Isufi. « Nous refusons de voir le marché se faire monopoliser par une entreprise qui base son modèle sur l’exploitation, a-t-il ajouté. Au Québec, nous avons les capacités d’avoir des solutions plus innovantes encore. »