En plus des vêtements, des meubles et des appareils électroniques, les consommateurs peuvent maintenant recevoir des fromages fins sur le pas de leur porte. Pour compenser une baisse du volume de ventes ou pour joindre un plus grand nombre de clients confinés, plusieurs fromageries artisanales se sont initiées au commerce en ligne pendant la pandémie, et ce, malgré la fragilité de leurs produits.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

De la Fromagerie St-Guillaume dans le Centre-du-Québec à la Fromagerie de l’Isle à L’Isle-aux-Grues, en passant par la Fromagerie Nouvelle-France à Racine ou celle du Presbytère à Sainte-Élizabeth-de-Warwick : toutes ces entreprises ont lancé leur boutique en ligne en pleine crise de la COVID-19.

Aux yeux de Jean Morin, propriétaire de la Fromagerie du Presbytère, ce début d’aventure dans le domaine du commerce en ligne s’est avéré une véritable « bouée de sauvetage ». « C’est quelque chose qui mûrissait depuis quelques années, explique-t-il. Et quand est arrivé le confinement, on a tout de suite mis les choses en place. »

Depuis le début de la pandémie, sa boutique virtuelle a généré 500 commandes. Le montant moyen des factures est d’environ 100 $. Trois fois par semaine, l’entreprise qui produit notamment le Louis d’Or et La Religieuse expédie ses fromages à ses clients partout au Québec et même en Ontario.

Cette nouvelle façon de faire permet-elle de générer de nouvelles ventes ? « C’est un petit plus par rapport à ce qu’on fait actuellement, répond M. Morin. Je suis convaincu qu’on ne les ferait pas autrement, ces ventes-là. »

À Racine, en Estrie, c’est par nécessité que Marie-Chantal Houde, copropriétaire de la Fromagerie Nouvelle-France, a décidé de sauter dans le train du commerce en ligne. Celle qui produit essentiellement des fromages au lait de brebis n’avait plus de place dans ses salles d’affinage, en raison d’une baisse marquée de ses ventes au début de la crise. « Je continuais à accepter tout le lait de mes producteurs. Mes stocks augmentaient. Je n’avais plus de place. »

C’est à ce moment qu’elle a décidé de lancer sa boutique en ligne, projet qu’elle avait en tête depuis quelques années.

Un produit fragile

« [Les ventes en ligne], c’est un défi, reconnaît-elle. Au début, on ne voulait pas y aller. On se disait : “Comment va être garantie la chaîne de froid [pendant l’expédition] ?” »

Son entreprise, comme celle de M. Morin, fait affaire avec un service de livraison externe. Les producteurs n’ont donc pas de contrôle sur l’état du produit lorsqu’il arrive à destination.

Il faut s’assurer que notre livreur soit responsable. Il ne livre pas une boîte de couches. Il livre quand même des produits alimentaires fins. Il faut mettre beaucoup de glace. Il faut faire attention aux périodes de canicule.

Jean Morin, propriétaire de la Fromagerie du Presbytère

« Notre plus gros frein, c’est la rigueur des transporteurs avec lesquels on fait affaire, ajoute Mme Houde. Avant, ils nous garantissaient des services en 24 heures; là, ils ne veulent plus rien garantir. Les clients, il faut qu’ils soient indulgents parce que ce n’est pas notre service à nous. Ça ne paraît pas, mais ça demande de l’énergie. »

Malgré tout, Marie-Chantal Houde, qui recevait une vingtaine de commandes par semaine au début de la crise et qui en gère maintenant une dizaine hebdomadairement, trouve que le jeu en vaut tout de même la chandelle. « C’est quand même des ventes en général de 100 $ et plus. Donc, 10 clients, c’est 1000 $. Ça a permis à mes employés à la boutique de conserver leur travail. »

Avantages pour le client

Selon les producteurs interrogés, cette nouvelle façon de faire permet de « démocratiser » l’accès aux produits.

« Ça permet d’avoir accès à toute notre excellente gamme de fromages, explique Nathalie Frenette, directrice générale de la Coop Agrilait, propriétaire de la Fromagerie St-Guillaume et de la Fromagerie de l’Isle. Ils ne sont pas tous dans chacune des boutiques. Et ça évite les déplacements. »

« C’est une façon d’arriver à rejoindre les consommateurs avec des prix qui sont un peu entre les deux : le prix du comptoir à la fromagerie et le prix du détaillant », estime pour sa part Jean Morin.

Les producteurs ont toutefois tous affirmé d’une même voix qu’ils ne voulaient pas porter ombrage aux marchands spécialisés dans la vente de fromages.

Je ne me considère pas comme une grosse menace. Une vente en ligne, ça ne remplacera jamais le contact client. C’est comme la différence entre acheter un vêtement en ligne ou aller l’essayer dans une boutique avec la vendeuse. C’est tellement pas pareil.

Marie-Chantal Houde, copropriétaire de la Fromagerie Nouvelle-France

De son côté, Yannick Achim, propriétaire de Yannick Fromagerie, entreprise qui compte cinq succursales, a admis avoir été « sensible à cette réaction des artisans fromagers par rapport à la commercialisation de leurs produits ».

« En même temps, ajoute-t-il, je comprends leur réaction dans le sens où ils doivent trouver des occasions d’affaires. C’est tout à fait louable. Moi, je veux que ces entreprises-là restent en vie. J’ai besoin d’elles. De dire que ça m’enlève des parts de marché, je ne crois pas. »

« À moyen et à long terme, je constate que les consommateurs qui achètent en ligne ont quand même besoin d’une diversité de fromages. C’est là que nous, on intervient. »