Deux semaines après avoir eu gain de cause en cour contre des revendications réglementaires des courtiers immobiliers, la firme de services commerciaux en immobilier DuProprio et sa contrepartie canadienne-anglaise Purplebricks passent aux mains du Mouvement Desjardins.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

Si elle survient au terme de discussions amorcées en septembre 2019, selon Desjardins, cette transaction, estimée à 60,5 millions CAN, avec le groupe britannique Purplebricks a eu l’effet d’une secousse sismique dans le milieu du courtage immobilier au Québec.

« Desjardins se retrouve en position de consolider encore plus sa force de vente déjà considérable dans le marché du financement hypothécaire résidentiel au Québec. Desjardins aura une offre de services encore plus globale qui pourrait inciter ses membres-clients à demeurer plus “captifs” de son réseau », a commenté Sylvain Poirier, président de l’Association des courtiers hypothécaires du Québec (ACHQ), lors d’un entretien avec La Presse.

Alors qu’il s’attend à « un effet de bombe » dans le milieu des courtiers immobiliers, Sylvain Poirier entrevoit « un certain positif » parmi les 1100 membres de l’ACHQ. « Des courtiers immobiliers déjà concurrents de DuProprio pourraient être motivés à aiguiller davantage de leurs clients vers des courtiers hypothécaires plutôt que de continuer de les diriger vers Desjardins », anticipe le président de l’ACHQ.

« Évidemment que Desjardins ne nous a pas appelés avant d’annoncer cette transaction », a exprimé pour sa part Julie Saucier, présidente et cheffe de la direction de l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec (APCIQ), lors d’un entretien avec La Presse.

Quant à l’impact de cette transaction sur les relations d’affaires entre Desjardins et les courtiers immobiliers, Mme Saucier estime que « ça dépendra de ce qui va se passer avec DuProprio dans les stratégies de Desjardins, considérant les liens d’affaires déjà forts entre les courtiers immobiliers et les institutions financières en financement hypothécaire, dont Desjardins ».

« Par exemple, est-ce que Desjardins voudra changer les règles de ses relations d’affaires avec les courtiers immobiliers ? Est-ce qu’on voudra adopter des règles différentes [de financement hypothécaire] pour les clients provenant de DuProprio par rapport aux clients des courtiers immobiliers ? Est-ce que les clients de DuProprio seront obligés de se financer avec Desjardins, au lieu de faire affaire avec un courtier hypothécaire qui a l’avantage d’offrir un choix de prêteurs hypothécaires ? »

Parts de marché

DuProprio et Purplebricks Canada forment une société de services de vente et d’achat en immobilier qui compte plus de 500 employés au Canada, soit plus de 300 au Québec et quelque 200 répartis en Ontario, au Manitoba et en Alberta.

Fondée à Lévis en 1997, DuProprio a ensuite été vendue à une filiale de Power Corporation, longtemps propriétaire de La Presse, qui l’a revendue à Pages Jaunes, qui l’a ensuite cédée en 2018 à la société de services immobiliers Purplebricks du Royaume-Uni.

Dans sa communication promotionnelle, DuProprio prétend « être associée à plus de 20 % des transactions résidentielles au Québec ».

Pour sa part, Desjardins se présente comme « le leader incontesté en matière de financement hypothécaire et d’assurance habitation au Québec », avec près de 38 % des parts de marché selon son plus récent rapport annuel.

L’acquisition s’inscrit dans la stratégie de la coopérative d’étendre l’empreinte de ses activités, et lui permettra selon elle de mieux diriger sa clientèle qui s’apprête à effectuer une transaction immobilière, que ce soit avec ou sans courtier.

En téléconférence, mercredi, les dirigeants du Mouvement Desjardins ont soutenu que l’achat de DuProprio cherchait à répondre à un besoin exprimé par ses membres plutôt qu’à rivaliser avec des courtiers immobiliers, avec qui ils font affaire depuis de nombreuses années.

« On ne fait pas cela pour une hypothèque de plus. Et ce n’est pas notre métier d’acheter et de vendre des propriétés », a soutenu Guy Cormier, président et chef de la direction de Desjardins, interrogé sur l’impact de l’intégration de DuProprio sur les relations d’affaires entre le géant financier coopératif et les courtiers immobiliers.

On travaille avec les courtiers depuis des décennies. On vient de renouveler des ententes avec différentes enseignes immobilières. Je ne crois pas que nous sommes une menace. Il y a de la place pour tout le monde dans le marché.

Guy Cormier, PDG du Mouvement Desjardins

Conflit d’intérêts ?

Par ailleurs, questionné sur la possibilité que l’achat de DuProprio suscite une apparence de conflit d’intérêts qui pourrait favoriser Desjardins dans le cas où, par exemple, un client de DuProprio voudrait effectuer un financement hypothécaire, M. Cormier a répondu que des règles encadraient les façons de faire.

À la direction de l’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ), on a indiqué à La Presse en fin de journée mercredi que « Desjardins est une institution financière qui comprend les principes de la réglementation et [qu’on ne doute pas] qu’elle respectera les paramètres de la Loi sur le courtage immobilier (LCI) ».

Entre autres, poursuit l’OACIQ, « Desjardins devra s’assurer de mettre en évidence que les consommateurs ne sont pas protégés par la LCI lorsqu’ils effectuent leur transaction [immobilière] avec l’aide d’une entreprise d’assistance aux propriétaires. De notre côté, l’OACIQ continuera d’exercer sa mission de protection du public en intervenant auprès des personnes et des entreprises qui outrepassent les limites définies par la loi ».

Rappelons que DuProprio a obtenu gain de cause, il y a quelques semaines, dans deux dossiers impliquant l’OACIQ et l’APCIQ. Dans le litige concernant l’Organisme, le tribunal a tranché que DuProprio n’était pas assujettie à la Loi sur le courtage immobilier.

— Avec La Presse canadienne