Deux jours après le départ annoncé de Yannis Mallat, Ubisoft a un nouveau patron à Montréal, le plus important studio de l’entreprise française. Il s’agit de Christophe Derennes, jusque-là vice-président exécutif à la production, employé de la première heure dans la métropole, et cousin du fondateur et PDG, Yves Guillemot.

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Jean-François Codère Jean-François Codère
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Isabelle Dubé Isabelle Dubé
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M. Derennes n’accorde pas d’entrevues pour le moment. Dans une communication aux employés, la direction se dit confiante en la capacité de M. Derennes de les mener « vers de nouvelles réussites, tout en assurant un environnement de travail inclusif et sûr pour chacune et chacun d’entre vous ».

L’entreprise est secouée depuis deux semaines par de multiples allégations de harcèlement sexuel et psychologique. De nombreux employés, actuels ou anciens, témoignent aussi d’une culture où les hommes ont plus de chances de grimper les échelons. De nombreux témoignages, provenant tant de Montréal que de Toronto ou de Paris, ont entre autres montré du doigt le « mur » dressé par le service des ressources humaines de l’entreprise, qui ne s’était avéré d’aucun secours face aux comportements abusifs de certains individus.

Vendredi, le quotidien français Libération a révélé qu’au cours d’une réunion téléphonique regroupant les responsables des ressources humaines de toute l’entreprise, le vice-président, talent et culture, d’Ubisoft Montréal, Cédric Orvoine, avait menacé de quitter l’entreprise avec « la moitié de [s]on équipe » si le président et chef de la direction, Yves Guillemot, ne faisait pas « une déclaration publique pour disculper les RH ».

Sa tirade semblait surtout montrer du doigt le service de l’éditorial, dirigé par Serge Hascoët à Paris, qui assurait la protection d’individus problématiques. La fin de semaine passée, Ubisoft a montré la sortie à M. Hascoët, comme à la directrice globale des ressources humaines, Cécile Cornet, et M. Mallat. Ce dernier dirigeait le studio de Montréal depuis 2006 et avait également la responsabilité des autres studios canadiens, à Québec, Toronto, Saguenay et Halifax. Les patrons de ces studios ne se rapporteront dorénavant plus à Montréal, mais directement au siège social de Paris, a indiqué Ubisoft hier.

Christophe Derennes connaît très bien la production, il a souvent joué le rôle de « closer », celui qui arrive vers la fin et prend les décisions difficiles pour que les jeux soient livrés à temps. Il est maintenant annoncé comme le visage des mesures que la direction souhaite mettre en place pour arriver à une plus grande diversité et un milieu de travail plus sain, tel que mentionné par le PDG, Yves Guillemot, dans plusieurs communications depuis 10 jours.

Des employés et ex-employés qui ont témoigné à La Presse confidentiellement, par crainte de représailles, ont des avis partagés sur la décision de l’entreprise.

« Je sens Yves Guillemot sincère, dit un employé du studio montréalais depuis plusieurs années. Le vocabulaire dans ses communications me semble authentique. Il nous garde à jour. Je sens chez lui un désir profond de changement et de conserver la santé financière de l’entreprise. »

Une bonne nouvelle, ce changement de garde ?

Oui, d’abord d’un angle d’affaires, car Yannis Mallat était là depuis longtemps. Et à cause des problématiques sous sa gouverne. Il n’a pas pris les décisions qu’il fallait prendre.

Un employé d’Ubisoft

Reste que maints salariés du studio auraient souhaité de la transparence en ce qui concerne la nomination de M. Derennes. Depuis deux semaines, sur le réseau social interne d’Ubisoft, un groupe d’une quarantaine d’employés de Montréal demandent d’ailleurs des actions concrètes « pour que les choses changent », rapporte une artiste du studio, qui fait partie du nombre. « On n’est pas du tout contents que ce soit Christophe Derennes qui ait été nommé. Qui a été consulté pour cette nomination ? »

La nomination s’est faite quelque 36 heures après l’annonce du départ de Yannis Mallat.

« J’aurais imaginé une nomination par intérim en attendant de chercher quelqu’un d’un peu plus connu, analyse un employé des services en ligne. Ils ont joué la sûreté complète. M. Derennes est là depuis le début, il fait vraiment partie du “clan”. Personne n’a d’opinion forte sur lui. C’est peut-être pour ça qu’on l’a nommé. »

Le fait que le nouveau patron soit un cousin de M. Guillemot en laisse plus d’un perplexe. « Autant Yannis Mallat n’avait pas toujours bonne réputation quant à son style de gestion, autant il pouvait refuser des demandes de l’édito à Paris, ajoute l’artiste citée plus haut. Pour nous, cette nomination est juste un autre moyen pour qu’Yves Guillemot puisse tout contrôler. »

« C’est une boîte familiale, ajoute un employé des services en ligne. Il y a des gens qui vont dire que c’est une bonne chose, d’autres, que ça mène à du népotisme. À l’époque [de la bataille contre une offre d’achat hostile de Vivendi], l’aspect familial était vu comme quelque chose de plutôt positif. »

Mais l’organigramme de l’entreprise laisse planer un certain scepticisme sur le désir de faire table rase. « Ubisoft, c’est français et hiérarchique, c’est du sang bleu, décrit le même employé. Le pouvoir vient de Paris, qui mène tout. Elle met le même type de gens au pouvoir, le même type de personnalités. Des gens qui n’aiment pas se faire contredire, veulent faire aller leur vision, quitte à écraser. »

Baisse de l’action

En Bourse, à Paris, l’action d’Ubisoft a terminé la journée de lundi en baisse de 5 %, après avoir chuté de près de 10 % en ouverture. En plus des départs significatifs annoncés le week-end dernier, certains investisseurs ont jugé décevante la très importante présentation des nouveautés de l’entreprise faite dimanche, lors d’un évènement diffusé sur l’internet. L’entreprise n’y a par ailleurs pas glissé le moindre mot sur les multiples allégations qui la secouent, arguant plutôt, sur Twitter, qu’elle avait été incapable de le faire parce que l’évènement était préenregistré.