Depuis la création d’Hydro-Québec en 1944, 15 présidents-directeurs généraux se sont succédé à sa tête. Celle qui vient d’être nommée, Sophie Brochu, est la première femme à accéder à ce poste. C’est aussi la première personne à apporter une expérience aussi solide du secteur de l’énergie. Portrait d’une dirigeante aux multiples facettes.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Sophie Brochu a découvert le monde de l’énergie il y a plus de 30 ans quand elle était à l’Université Laval, grâce à un professeur et un job d’été, à la Société québécoise d’initiatives pétrolières (SOQUIP), la société d’État qui rêvait de trouver du pétrole au Québec.

Elle n’en est jamais sortie. Après la SOQUIP, où elle a passé 10 années, ce fut Gaz Métro, pendant 17 ans comme vice-présidente d’abord et comme présidente et chef de la direction.

C’est à Antoine Ayoub que Sophie Brochu dit devoir sa passion pour le secteur énergétique. Le vieux professeur est resté son ami. Les deux échangent régulièrement sur différents sujets et si Sophie Brochu l’a longtemps consulté, c’est plutôt M. Ayoub « qui lui demande maintenant son opinion », confie-t-il.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ LAVAL

Antoine Ayoub, professeur émérite à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval

La présidente-directrice générale d’Hydro-Québec a failli être comédienne, mais elle y a renoncé parce qu’elle voulait gagner sa vie, a-t-elle déjà expliqué. Elle était douée, affirme la comédienne Michelle Sirois, qui l’a connue au Conservatoire d’art dramatique de Québec il y a 35 ans. « Elle aurait pu rester parce qu’elle avait du talent, mais elle a quitté de son plein gré pour faire des études en économie à l’Université Laval », raconte-t-elle.

Après une éclipse de quelques années, Michelle Sirois et Sophie Brochu se sont retrouvées et sont maintenant voisines à la campagne. On rit beaucoup à la table de Sophie Brochu, qui aime cuisiner et recevoir. Son amie en profite souvent. « Elle insiste toujours pour tout faire. C’est peut-être un besoin de contrôle. J’essaie de lui trouver des défauts, là », dit-elle en rigolant.

« C’est aussi une super bonne musicienne, qui joue du piano et de la clarinette », confie la comédienne. Ah oui, elle trouve également le temps de jardiner, et il lui est arrivé d’être au téléphone avec le premier ministre du Canada en bermudas, au milieu de sa serre.

Elle est énergique, mais pas workaholic. « C’est une fille saine et bien dans sa tête », résume Michelle Sirois.

Sophie Brochu et son amour de jeunesse, John Gallagher, sont toujours ensemble. Ils n’ont pas d’enfants. « Je pense qu’ils ont adopté la société dont ils font partie pour lui faire du bien », avance son amie.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA FONDATION DU COLLÈGE DE LÉVIS

Sophie Brochu et son conjoint, John Gallagher, tenant un chèque remis à la Fondation du Collège de Lévis en 2017

John Gallagher est un publicitaire de renom, qui a travaillé chez Olive Communication et BDDO. Il a vendu de la bière et des voitures, et a fondé O’Dandy, une boîte de production télévisuelle. C’est lui qui est à l’origine de L’effet A, où le A est pour ambition, une organisation vouée à l’avancement des femmes. Sa conjointe a sûrement été une source d’inspiration pour lui.

« Je préfère rester discret en ce qui a trait à notre vie de couple », a-t-il répondu à notre demande d’entrevue.

14 enfants, 50 cousins

Sophie Brochu est née à Lévis il y a 57 ans dans une famille aisée d’entrepreneurs beaucerons. On a le sens des affaires de génération en génération dans la famille Brochu. Le clan a rassemblé 200 personnes de la famille en 2013 lors du 100anniversaire du Groupe Brochu, l’entreprise fondée par Joseph Napoléon et Rosanna, les grands-parents de Sophie.

De simple magasin général, l’entreprise est devenue une PME florissante dans la viande d’abord, une division rachetée par Olymel, et dans les semences et l’alimentation animale aujourd’hui.

Contrairement à son frère Éric, qui a travaillé dans l’entreprise familiale, Sophie Brochu a choisi de suivre son propre chemin, qui l’a mené là où elle est aujourd’hui.

Avec ses deux frères, Guylaine Brochu, la cousine de Sophie, est aujourd’hui à la tête de l’entreprise familiale, qui prépare la relève de la prochaine génération. « On ne se voit pas souvent, regrette Guylaine Brochu, sauf dans des occasions spéciales comme des funérailles. Mais quand on parle à Sophie, elle est présente, vraiment toute là. C’est une personne qui a un talent exceptionnel de communication. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Brochu alors qu’elle dirigeait Gaz Métro, ici en 2015

Robert Tessier est du même avis. « Je n’ai jamais rencontré personne qui a une communication aussi géniale que Sophie Brochu », affirme celui qui est président du conseil d’administration de la Caisse de dépôt depuis 2009.

Sophie Brochu a été la première personne que Robert Tessier a embauchée quand il a pris la tête de Gaz Métro. Le distributeur gazier a ensuite diversifié ses activités dans le solaire et l’éolien et changé son nom pour celui d’Énergir, sous la gouverne de Sophie Brochu. Cette dernière considère qu’elle doit beaucoup à Robert Tessier, qui lui a laissé une entreprise « agile », « capable de faire plein de trucs ».

« Je lui ai fait de la place parce qu’elle était capable d’en prendre, rétorque-t-il. Je n’ai pas eu besoin de lui écrire des scripts. »

Il admire réellement son talent naturel de communicatrice.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA CDPQ

Robert Tessier, président du conseil d’administration de la Caisse de dépôt et placements du Québec

Il y a deux choses que je haïssais quand j’étais son patron chez Gaz Métro : parler avant ou après Sophie.

Robert Tessier, président du conseil d’administration de la Caisse de dépôt et placements du Québec

L’ancien secrétaire au Conseil du trésor a aussi été un des dirigeants de la Société générale de financement de la grande époque des années 80. Il en a côtoyé des dirigeants dans sa vie. Sophie Brochu fait partie de ceux qu’il juge exceptionnels, avec peut-être Michael Sabia et Serge Godin, le fondateur de CGI. « Des gens qui durent, qui ont une vision et qui interviennent dans plusieurs segments de la société », précise-t-il.

Hydro-Québec changera, prédit Robert Tessier. « Pour le mieux. »

Une « pure play »

On ne peut pas dire que la nomination de Sophie Brochu à la tête d’Hydro-Québec, le 2 avril dernier, ait été une surprise. Depuis qu’elle avait annoncé son départ d’Énergir, à la fin de 2019, on la voyait occuper toutes sortes d’autres postes prestigieux, en politique ou encore à la tête de la Caisse de dépôt et placement. Elle avait une première fois décliné la direction d’Hydro-Québec, après le départ de Thierry Vandal.

Sophie Brochu a finalement atterri là où son expérience professionnelle sera le plus utile. « C’est une pure play du secteur de l’énergie », constate Hubert Bolduc, président d’Investissement Québec International, qui a côtoyé Sophie Brochu à Forces Avenir, une des nombreuses causes dans lesquelles la dirigeante est impliquée.

Forces Avenir, Soupe pour elles, la Rue des femmes, Sophie Brochu se donne à fond depuis des années pour tenter d’améliorer le sort des plus mal pris.

La promotion des femmes lui tient aussi beaucoup à cœur et la nouvelle patronne d’Hydro-Québec n’a pas perdu de temps. À peine arrivée en poste, elle a nommé deux femmes à la haute direction, pour en faire une équipe paritaire.

Elle a aussi repêché son ancien collègue d’Énergir Martin Imbleau, qui sera responsable du développement des affaires. C’est lui qui devra trouver la meilleure façon d’utiliser des surplus d’électricité qui plombent la rentabilité de la société d’État.

Hubert Bolduc s’en réjouit. « Martin Imbleau est un développeur et avec Sophie Brochu, qui est aussi économiste, le gouvernement pourra compter sur Hydro-Québec pour traverser la crise qui s’annonce », prédit-il.

Autre nouveauté, la PDG d’Hydro a abandonné deux des trois conseils d’administration auxquels elle siégeait comme dirigeante d’Énergir, mais elle garde celui de la BMO, malgré les risques de conflit d’intérêts.

Hydro-Québec est un important emprunteur qui traite avec des syndicats financiers formés des principales institutions financières pour ses émissions de titres. « Il faudra voir si la BMO peut être empêchée d’en faire partie et si la banque a évalué cette possibilité », avance Yvan Allaire, spécialiste de la gouvernance qui connaît bien Hydro-Québec.

Sophie Brochu assure qu’il n’y a pas de conflit d’intérêts, mais plutôt des avantages à ce que la patronne d’Hydro-Québec sache ce qui se passe dans le secteur financier.

« Le fonds de retraite d’Hydro-Québec, c’est 25 milliards, alors vous voulez avoir quelqu’un capable de poser des questions et de comprendre les réponses », a-t-elle soutenu récemment dans une entrevue à la radio de Radio-Canada.

Yvan Allaire est enclin à lui donner raison. « Il est assez raisonnable de penser que cette expérience lui sera utile », dit-il, à condition de prendre les précautions d’usage pour éviter non seulement les conflits d’intérêts, mais aussi les apparences de conflits d’intérêts qui peuvent survenir.

En tout cas, personne ne peut reprocher à Sophie Brochu d’être motivée par l’appât du gain. Elle avait droit à une rémunération de 1,9 million de dollars à sa dernière année chez Énergir, à laquelle il faut ajouter 600 000 $ pour sa présence aux conseils de CGI, BCE et BMO, pour un total de 2,5 millions.

Le salaire de PDG d’Hydro-Québec de 580 000 $, qui peut être augmenté d’une prime maximale de 280 000 $, pour un total de 860 000 $, se compare mal avec son ancienne rémunération.

Désintéressée, altruiste, brillante. Difficile de trouver des défauts à Sophie Brochu par les temps qui courent. « Vous n’avez pas assez cherché », s’exclame-t-elle lorsqu’on lui dit qu’elle ne semble pas avoir d’ennemis.

Ça viendra peut-être. La fonction de PDG d’Hydro-Québec vient avec son lot de controverses et de critiques et les attentes sont grandes envers la première femme aux commandes. Sophie Brochu ne stresse pas du tout avec ça.

« Je fais des erreurs, dit-elle. Mais je m’entoure de gens plus forts que moi pour éviter de faire les erreurs que je pourrais faire toute seule. On est une équipe. »