Les détaillants sont furieux d’avoir été informés par Québec qu’ils devraient reprendre les contenants consignés dans leurs établissements sans avoir été préalablement consultés sur la question. Certains avaient investi « de 5000 à 10 000 $ » en installations semi-permanentes pour respecter l’entente conclue il y a deux semaines.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

« On ne peut pas tirer la plogue comme ça sans discussion ! On peut-tu s’asseoir ? […] Ils nous ont prévenus [mercredi] soir à 21 h 15 et le communiqué était déjà écrit », déplore Stéphane Lacasse, porte-parole de l’Association des détaillants en alimentation du Québec (ADA).

Même réaction du côté du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD). « On a été premièrement surpris et choqués », a réagi le DG Marc Fortin. Il assure n’avoir été invité à participer à aucune négociation et avoir lui aussi reçu l’appel de Québec une fois que la décision était prise.

Les deux associations déplorent que l’entente conclue le 10 mai soit déchirée rapidement alors que les installations extérieures « ont coûté une fortune ». De plus, des négociations étaient en cours avec les municipalités et les propriétaires immobiliers pour que d’autres abris soient ajoutés dans les prochaines semaines.

Pour le moment, le CCCD dit n’avoir aucune idée de la façon dont ses membres (les grandes chaînes d’alimentation) pourront se plier à cette directive tout en respectant les règles de distanciation sociale. « Dans un gros Costco, il y a de la place, mais dans les petits, ce n’est pas gérable », affirme M. Fortin.

Du côté des deux syndicats qui représentent les travailleurs des supermarchés, les réactions sont diamétralement opposées. Les TUAC déplorent « fortement ce revirement » qui met ses membres « en danger ». Ils entendent d’ailleurs exercer leur « droit de refus ». À la CSN, on « se réjouit de l’annonce » tout en rappelant l’importance pour les travailleurs d’avoir « à leur disposition de l’équipement de protection ».

Quand même des pénuries à prévoir

Québec a annoncé aux détaillants à l’extérieur de Montréal qu’ils « devront recommencer à reprendre tous les contenants consignés en magasin » à compter du 8 juin. Dans l’île, la reprise se fera le 22 juin.

Autre point important : l’argent devra être rendu aux consommateurs. Dans les « grandes corvées », certains détaillants donnaient systématiquement l’argent à des œuvres de charité pour éviter de manipuler de l’argent comptant.

Je suis convaincu que vous comprendrez qu’en cette période de crise, comme en tout temps, le gouvernement se doit de soutenir à la fois les pratiques environnementales saines et le maintien des emplois sur son territoire.

Benoit Charrette, ministre de l’Environnement, dans une lettre aux détaillants pour justifier sa décision

Les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) ont aussi dénoncé ce « revirement qui met les travailleurs des marchés d’alimentation en danger », la distanciation étant pratiquement impossible à respecter en magasin, selon le président des TUAC, section locale 500, Tony Filato.

Sans surprise, les brasseurs sont « bien contents », puisqu’il y avait un enjeu de pénurie de bouteilles. « La situation était critique », soutient Patrice Léger-Bourgoin, directeur général de l’Association des brasseurs du Québec (ABQ).

Évidemment, la pénurie de bouteilles ne se résorbera pas avant des semaines. Les grands brasseurs se tourneront donc vers la canette, de sorte que des pénuries pour certaines marques de bière en bouteilles sont à prévoir, selon l’ABQ. « Mais au moins, on sait que ça va être temporaire », dit M. Léger-Bourgoin.

« Ça n’a pas fait la job »

Depuis le 18 mai, conformément à une entente signée avec Québec et les brasseurs, les détaillants organisaient de « grandes corvées » les fins de semaine. Certains ont même installé des gobeuses dehors.

« Malheureusement, ça n’a pas fonctionné à la hauteur des attentes pour fournir les brasseurs [Molson, Labatt, Sleeman et diverses microbrasseries]. Ça n’a pas fait la job pour la bouteille brune », résume David Bergeron-Cyr, président de la Fédération du commerce (FC-CSN), qui représente les travailleurs de Labatt, mais aussi 3500 employés de supermarchés.

Entre le 11 et le 26 mai, 2,8 millions de bouteilles à remplissage multiple ont été récupérées, confie Patrice Léger-Bourgoin.

J’en avais besoin de 15 millions. […] 2,8 millions sur trois semaines quand tu es habitué d’en manipuler 1 million par jour…

Patrice Léger-Bourgoin

Résultat, la production tourne au ralenti dans les brasseries depuis des semaines.

Chez Labatt, l’embouteillage occupe désormais un seul quart de travail par jour, contre deux à pareille date l’an dernier, confie le président du syndicat des travailleurs (CSN), Sylvain Moreau. « Ça a quasiment baissé de moitié. » La mise en canettes, par contre, roule 24 heures sur 24.

Certains volumes ont même été transférés à London en Ontario par le brasseur, qui n’a pas l’équipement nécessaire au Québec pour utiliser des bouteilles neuves, précise M. Moreau.

Certains employés subissent les conséquences de la baisse de production; ils travaillent moins d’heures ou sont affectés à d’autres tâches.

De la bière produite pour les bars et les restaurants a été « réemballée pour la consommation à domicile, ce qui a fait travailler du monde », dit par exemple Sylvain Moreau. Il faut savoir que les bouteilles et les caisses vendues dans les épiceries et les dépanneurs (consommation à domicile) n’ont pas la même apparence que les autres (consommation sur place).