Au fond, le dossier se résume à deux questions. Primo : le Cirque a-t-il besoin de l’argent de l’État pour être sauvé ? Deuxio : sans argent public, le siège social resterait-il à Montréal ?

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Pour y répondre, il faut se faire une tête sur la transaction en cours, en plus de mieux comprendre les activités du Cirque et sa structure financière.

Mardi, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a indiqué que le gouvernement du Québec fera un prêt de 200 millions US pour assurer la survie du Cirque, moyennant la garantie du maintien de son siège social à Montréal et un droit prioritaire de rachat du Cirque.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le gouvernement du Québec fera un prêt de 200 millions US pour assurer la survie du Cirque du Soleil.

L’argent n’a pas encore été décaissé, il le sera dans une nouvelle structure, où les créanciers et les actionnaires devront, eux aussi, collaborer.

Le ministre a été clair. Le nouveau Cirque aura une dette « de beaucoup inférieure » aux 900 millions US actuels, afin que l’entreprise soit mieux en mesure d’affronter l’avenir. Dit autrement, le gouvernement décaissera l’argent à la condition que la douzaine de banques accepte de faire une croix sur une partie des 900 millions US que le Cirque leur doit.

L’effort du consortium bancaire, dirigé par la Banque Royale et la Bank of America, passera par une radiation pure et simple d’une partie de leurs créances ou encore par la conversion de cette créance en capital-actions (ou une combinaison des deux), selon toute vraisemblance. Ce faisant, les banques deviendraient actionnaires du nouveau Cirque.

Nul doute que les actionnaires actuels devront, eux aussi, mettre la main dans leur poche. La somme s’ajoutera aux 50 millions US qu’ils ont déjà consentis à la fin avril, m’indique Mathieu St-Amand, attaché de presse du ministre.

Pas possible de savoir combien, au juste. Une somme qui équivaudrait au prêt gouvernemental, soit 200 millions US, ne serait pas invraisemblable, selon ma compréhension.

En résumé, pour relancer le Cirque, le gouvernement se propose de faire un prêt aux actionnaires actuels – les fonds TPG, Fosun et la Caisse de dépôt – qui ajouteraient leur propre mise de fonds. De leur côté, les banques dégonfleraient leur créance de 900 millions US, d’une manière ou d’une autre.

Au bout du compte, un tel arrangement devra être approuvé par plus de 50 % des créanciers. Pour obtenir un vote majoritaire, on offrira de rembourser totalement les petits créanciers ordinaires, comme c’est le cas dans la plupart de ces restructurations. La transaction devra être entérinée par un tribunal, qui donnera son aval à la condition que les sommes dues aux employés soient entièrement remboursées.

Cela dit, les banques ne sont pas tenues d’accepter cette proposition. Elles cherchent justement une offre sur le marché qui leur serait plus intéressante. Une quinzaine d’entreprises ont d’ailleurs signifié un intérêt préliminaire pour le Cirque, selon ce que rapportent mes collègues Vincent Brousseau-Pouliot, Tommy Chounard et Richard Dufour.

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Les banques, faut-il savoir, ont l’ultime contrôle du processus, puisqu’advenant que le Cirque ait recours à la loi pour se protéger de ses créanciers - ce qui est très probable – tout arrangement devrait être approuvé par les créanciers représentant les deux tiers de la valeur (dans ce cas-ci le consortium bancaire).

Bref, toutes les parties doivent contribuer et la situation n’est pas simple.

Je reviens donc à ma première question : le Cirque a-t-il besoin de l’argent de l’État pour survivre ? Les 200 millions US, faut-il savoir, sont aussi disponibles aux autres éventuels repreneurs, aux mêmes conditions (siège social à Montréal, etc.).

L’argent de l’État constitue certainement un atout pour préserver le Cirque. Mais financement public ou pas, les banques devront manger leurs bas : le Cirque n’a guère d’actifs tangibles à saisir, comme des usines ou de la machinerie. L’entreprise a bien sûr une renommée, matérialisée notamment dans sa propriété intellectuelle, mais en soi, cet actif perdrait beaucoup de valeur si ses artisans quittent le bateau et que l’organisation s’effondre.

Sans argent public, le Cirque recevrait tout de même une offre d’un repreneur, probablement, qui financerait la transaction autrement et prendrait le risque d’une relance une fois la pandémie disparue. L’offre serait possiblement moindre et le grand Cirque pourrait devenir encore plus petit.

Les fonds publics ne sont pas, non plus, absolument indispensables au maintien du siège social à Montréal, selon moi. Les créateurs du Cirque, ses artisans, sont à Montréal, et le déménagement d’un tel esprit créatif n’est pas si simple.

Cependant, un acquéreur étranger pourrait certainement décider de maintenir à Montréal un centre de création, tout en déménageant le centre de décision à New York ou à Hong Kong. Le risque de perte de siège social est donc bien réel.

À tout évènement, on peut au moins être rassuré par deux choses. D’abord, le prêt du gouvernement sera fait dans le contexte du Cirque réformé et non dans l’actuel Cirque. L’argent des contribuables serait investi dans une structure moins risquée, où tous mettent la main à la pâte. Il ne serait pas jeté dans le feu.

Ensuite, le Cirque est aujourd’hui en difficulté non parce qu’il était boiteux, mais essentiellement en raison de circonstances exceptionnelles, soit la COVID-19. Espérons que les choses tournent pour le mieux.