Le Cirque du Soleil a traversé plusieurs crises depuis sa fondation, en 1984. Malgré son penchant pour les acrobaties, jamais ce fleuron de Québec inc. n’aura été autant sur la corde raide.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Depuis le début de la crise du coronavirus, il y a deux mois, les 44 spectacles du Cirque du Soleil ont été annulés d’un seul coup à cause de la COVID-19.

La quasi-totalité des 4700 employés a été mise à pied pour des mois.

L’entreprise se cherche de nouveaux investisseurs et pourrait être vendue pour apaiser ses créanciers – desquels elle devra peut-être se protéger.

Sans revenus depuis deux mois, le Cirque du Soleil ne sait pas quand il pourra recommencer à présenter des spectacles ni dans quelles conditions.

Dans ces circonstances, l’existence du Cirque du Soleil est-elle menacée ? Non, répond Daniel Lamarre, président et chef de la direction de l’entreprise.

C’est sûr que le Cirque va exister dans un an. Cette entreprise-là était en santé financière avant le virus.

Daniel Lamarre, président et chef de la direction du Cirque du Soleil

Mais l’entreprise pourrait bien sortir de cette crise avec un visage bien différent – et peut-être même de nouveaux propriétaires.

La dette

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le spectacle Kurios du Cirque du Soleil a été présenté à Montréal, à l'été 2014. À la fin de 2014, l’entreprise montréalaise avait une dette d’environ 253 millions US, soit 1,7 fois ses profits annuels.

Le coronavirus est le principal coupable des problèmes financiers actuels. Mais la pandémie a frappé toute l’industrie du spectacle. À Montréal, le Groupe CH n’a pas de revenus non plus, mais on ne parle pas de le vendre au rabais à un nouvel acheteur.

Si la pandémie fait si mal au Cirque du Soleil, c’est en raison de la lourde dette accumulée par l’entreprise afin de financer son achat en 2015 par le consortium mené par le fonds d’investissement privé américain TPG. Cette année-là, TPG (55 %), le fonds d’investissement privé chinois Fosun (25 %) et la Caisse de dépôt et placement du Québec (20 %) ont acheté le Cirque du Soleil pour 1,5 milliard US.

Comme la plupart des firmes d’investissement privé, TPG finance ses acquisitions en partie en endettant l’entreprise qu’elle vient d’acheter. En clair : le propriétaire paie une partie importante de son acquisition avec les profits de l’entreprise. Quand les choses vont bien, c’est un risque qui génère des rendements intéressants. Entre 20 % et 25 % par année sur leur mise de fonds, selon le professeur en comptabilité Michel Magnan.

Mais si une pandémie force l’entreprise à cesser ses activités pendant des mois, celle-ci ne peut plus payer sa dette. Bref, ce modèle d’affaires, populaire durant les années 2000, ne tient plus.

Le Cirque est environ 3,5 fois plus endetté depuis son achat par TPG. À la fin de l’année 2014, l’entreprise montréalaise avait une dette d’environ 253 millions US, soit 1,7 fois ses profits annuels, selon l’agence de notation Moody’s. En 2019, en raison de la dette ajoutée par TPG pour payer une partie de son acquisition, la dette du Cirque est de 890 millions US, soit 5,75 fois ses profits annuels. Il en coûte environ 80 millions de dollars par an au Cirque au Soleil pour rembourser sa dette.

Dès 2015, l’agence Moody’s sonnait l’alarme quant au niveau de dette du Cirque. Selon un rapport de Moody’s, le niveau de dette du Cirque (alors de 5,4 fois ses profits annuels) était « élevé » pour une entreprise qui offre un produit discrétionnaire de divertissement visant la clientèle à revenu élevé. « L’entreprise n’a pas l’expérience de fonctionner avec ce niveau d’endettement », écrit Moody’s. Un tel niveau d’endettement laisse « peu de place aux erreurs », indique Moody’s.

C’est notamment à cause de sa lourde dette que le Cirque du Soleil est actuellement coincé, font valoir maints experts consultés par La Presse. « Par définition, plus vous êtes endetté, plus votre plan d’affaires est risqué. C’est aussi simple que ça », dit Jakub Adamski, qui enseigne le droit des sociétés à l’Université McGill.

La dette, c’est bien quand tout va bien. Mais les entreprises qui ont des problèmes dans une période difficile sont souvent les entreprises très endettées.

Serge Poisson-de Haro, professeur en gestion à HEC Montréal

Sans ce niveau de dette, le Cirque aurait pu « aller en dormance et garder des liens avec des employés pour être prêt à repartir rapidement quand la crise sera terminée. Compte tenu de son niveau de dette, il ne peut pas faire ça actuellement », dit le professeur en comptabilité Michel Magnan, titulaire de la Chaire de gouvernance Stephen A. Jarislowsky de l’Université Concordia.

La direction du Cirque n’est pas d’accord avec ce point de vue et estime plutôt qu’elle a géré son endettement très correctement depuis cinq ans. « Le niveau de rentabilité allait très bien, on respectait nos ratios bancaires, on n’a jamais raté un paiement, on était très heureux », dit Daniel Lamarre, président et chef de la direction du Cirque.

M. Lamarre fait remarquer que les investissements de TPG ont permis de créer de nouveaux spectacles et de faire trois acquisitions. « Sous le règne de TPG, on a créé 400 emplois au siège social de Montréal, dit-il. C’est un actionnaire exceptionnel pour Montréal et pour le milieu artistique. Malheureusement, le virus nous frappe au moment où nous allions optimiser nos investissements. »

Le professeur Michel Magnan en est moins sûr. « TPG a appliqué le modèle classique des fonds d’investissement privé : il a acheté le Cirque et l’a endetté pour récupérer une partie de sa mise de fonds, dit-il. Dans la mesure où le Cirque se trouve aujourd’hui au bord de la faillite, le constat me semble assez évident... »

La stratégie

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHVIES LA PRESSE

Les artisans s'entraînent en prévision du spectacle R.U.N. en juin 2019. Le spectacle, présenté en collaboration avec MGM, a fait perdre 20 millions US au Cirque du Soleil.

Même avant la pandémie, l’agence de notation Moody’s se posait des questions sur la performance financière du Cirque. En décembre 2018, Moody’s a décoté pour la première fois la dette du Cirque. Moody’s justifiait alors sa décision par la « stagnation » de son créneau principal des arts de la scène et par la « sous-performance continue » de ses secteurs soi-disant en croissance.

Moody’s a décoté la dette du Cirque du Soleil la deuxième fois en mars 2020, en raison de la pandémie.

Avant la pandémie, malgré son lourd endettement, le Cirque du Soleil restait une entreprise rentable. « Cette entreprise-là était en santé financière avant le virus », a rappelé Daniel Lamarre.

En 2019, le Cirque du Soleil a généré des profits de 155 millions US sur des revenus de 1,04 milliard US, soit une marge de profit de 15 %. C’est essentiellement la même rentabilité qu’avant l’acquisition de TPG, en 2014. Cette année-là, le Cirque avait généré des profits de 149 millions US sur des revenus de 845 millions US, soit une marge de profit de 18 %, selon l’agence Moody’s.

Les firmes d’investissement privé comme TPG revendent habituellement une acquisition comme le Cirque après une période de 5 à 10 ans. Selon nos informations, TPG envisageait la possibilité d’inscrire jusqu’à 40 % du Cirque du Soleil en Bourse pour rentabiliser son investissement. Avant la pandémie, le projet avait été mis en veilleuse. Le Cirque travaillait plutôt à « optimiser » ses finances. Traduction : hausser ses profits.

Il y a aussi eu des erreurs. Deux erreurs en particulier ont été très coûteuses, à 20 millions US chacune.

PHOTO ANDY KROPA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Scott Zeiger et Damiel Lamarre, du Cirque du Soleil – les deux tiennent des casques de football –, accompagnés de Dawn Hudson et de Deion Sanders pour annoncer le spectacle NFL Experience, le 23 juin 2016. Le Cirque a perdu environ 20 millions dans cette aventure.

La première : le nouveau spectacle R.U.N, annulé en février dernier après seulement quatre mois à Las Vegas. Pour le Cirque, il s’agit d’un rare échec à Las Vegas, qui compte pour environ 40 % des revenus de l’entreprise. R. U. N n’était pas un spectacle traditionnel de cirque, mais plutôt un spectacle d’action avec une quarantaine de cascadeurs. Le Cirque, qui présentait le spectacle en collaboration avec MGM, a perdu 20 millions US avec ce spectacle. La deuxième erreur : NFL Experience, expérience interactive à Times Square, à New York, où le Cirque a perdu là aussi environ 20 millions après la fermeture en 2018.

On est dans le domaine du divertissement. À Broadway, 9 spectacles sur 10 ferment après six mois. Nous avons encore une bonne moyenne au bâton. Pour nos spectacles sous chapiteau, nous avons une moyenne [de réussite] de 100 %.

Daniel Lamarre, président et chef de la direction du Cirque du Soleil

L’avenir

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE CIRQUE DU SOLEIL EVENTS + EXPERIENCES

Spectacle Vitori du Cirque du Soleil, présenté en 2019

Sans revenus pour quelques mois et lourdement endetté, le Cirque ne pourra vraisemblablement pas payer ses créanciers garantis et devra renégocier sa dette (à la baisse) avec eux.

C’est dans ce contexte que le Cirque a engagé la Banque Nationale en mai pour lui trouver de nouveaux investisseurs ou de nouvelles sources de financement. Plusieurs options sont sur la table : 1) une vente à de nouveaux propriétaires ; 2) l’arrivée de nouveaux actionnaires minoritaires, avec le consortium TPG-Fosun-Caisse de dépôt, qui reste actionnaire majoritaire ; et 3) l’attribution de nouveau financement pour passer à travers la crise. Si le Cirque trouve un nouveau prêteur, celui-ci demandera probablement à voir son prêt converti en actions de l’entreprise.

Même si rien n’est certain dans l’industrie du divertissement, il serait tout de même surprenant que le Cirque du Soleil ne survive pas à cette crise. « Le modèle traditionnel du Cirque est sous pression, mais cette crise sera l’occasion de renouveler la formule », dit le professeur Louis Hébert, directeur du programme de MBA à HEC Montréal. « Du point de vue commercial et financier, le Cirque peut survivre. Ses actionnaires ont les poches profondes et, pour eux, jeter l’éponge serait une perte importante. »

Précision

Dans un article publié sur le Cirque du Soleil vendredi, il était écrit que le Cirque avait généré des profits de 155 millions US sur des revenus de 1,4 milliard US en 2019, pour une marge de profit de 11 %. Il s’agit plutôt de profits de 155 millions US sur des revenus de 1,04 milliard US en 2019, soit une marge de profit de 15 %. Nos excuses.