Il a acheté la petite auberge il y a cinq ans. Le Drakkar, comme Réjean Cantin l’a nommée, constituait son fonds de retraite. Mais la crise l’a drossé sur les récifs. Puis, surprise…

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Avec son Drakkar, Réjean Cantin se voyait voguer hardiment vers la retraite.

Il y a cinq ans, il a quitté une carrière de 30 ans dans le secteur automobile pour réaliser son rêve d’entrepreneuriat en acquérant un petit établissement hôtelier – une occasion s’était présentée. « Je n’avais aucune expérience. C’était un très beau défi pour moi. »

Il l’a appelé l’Auberge motel Drakkar.

Il a investi toutes ses économies dans l’aventure qui, à son échelle, n’était pas moins audacieuse que la traversée de Leif Erikson. « Cette entreprise représente mon fonds de pension », constate-t-il, en cette matinée du 16 avril. Sous l’effet de la crise, « je vois donc filer la totalité de ma retraite avec anxiété ».

Drakkar… Le nom étonne, pour une auberge située à Shawinigan, à plus de 1500 km (par voie maritime) du plus proche site viking.

« Ça me représentait bien, explique-t-il. Il faut ramer. Il y a des boucliers pour se protéger. Il y a une voile, il y a toujours du vent dans la voile, mais on est responsable de la destination. »

Il a rénové l’établissement de 13 chambres avec soin, voire avec amour, et il se réjouissait des commentaires élogieux que ses clients semaient sur l’internet : « C’était ma paie. »

« Dans le domaine touristique hôtelier, c’est très difficile de maintenir un taux de satisfaction élevé comme j’ai réussi. Pour moi, c’est vraiment une victoire. Alors que tout s’écroule… »

Silence soudain sur la ligne. Est-il toujours là ?

– Oui, c’est parce que là, j’ai le motton, répond-il, la voix étranglée.

– Désolé…

En panne

Les hôtels et motels sont considérés comme essentiels, mais on comprendra que le boulevard Shawinigan (fût-il Sud) ne draine pas des torrents de voyageurs, par les temps coronaviraux qui courent. « Depuis le confinement, j’ai loué quatre chambres », constate l’homme de 58 ans, pour quantifier la catastrophe. « J’ai déjà 40 000 $ d’annulations. »

Le déconfinement, quand il surviendra, n’ouvrira pas les vannes. L’essentiel de son achalandage estival provient de sa clientèle européenne, qui sera peu tentée par les expéditions outre-Atlantique.

« Est-ce que les frontières vont ouvrir, en juillet, en août ? On ne le sait pas. »

Il navigue à vue dans un brouillard compact. « On voit à peine à deux mètres en avant de soi. »

La prochaine incursion touristique ne surviendra pas avant l’hiver, avec quelques hordes de motoneigistes venues du Sud, notamment des États-Unis. « Je suis un relais de motoneiges l’hiver », précise-t-il.

Mais il lui faut survivre à l’été et atteindre la belle saison – la froide.

« J’ai investi plus de 200 000 $ que j’ai pris à même mes profits et mon fonds de pension, que j’ai tout mis dans l’entreprise, décrit l’entrepreneur. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, je n’ai aucun coussin financier pour traverser la crise. »

Aucun programme de soutien ne s’applique à sa situation.

Je ne suis admissible à aucune subvention. Il y a un prêt de 40 000 $, mais ça prend une masse salariale de 50 000 $ et plus pour être admissible. J’ai une masse salariale de 38 000 $, qui inclut quatre employés à temps partiel.

Réjean Cantin

Le paiement des taxes est reporté, d’accord. « Mais on les doit, ces taxes-là ! »

Les institutions financières offrent aussi des reports de versements. « Mais il y a un coût qui est très élevé à ça. Si je fais reporter mes paiements, ça va me coûter 6500 $ d’intérêts. »

Le Drakkar est échoué, voile affalée.

« Le dénouement de tout ça, on ne le connaît pas », conclut-il, en assurant qu’il maintient malgré tout un bon moral. « J’ai toujours été positif dans la vie. »

Avec raison.

Quelques heures plus tard, au milieu de l’après-midi, il a envoyé un courriel : « Voilà de nouvelles mesures qui devraient aider l’industrie de l’hôtellerie. »

Le gouvernement fédéral venait d’annoncer que le programme de prêts garantis de 40 000 $ sans intérêt s’élargissait aux masses salariales d’au moins 20 000 $.

Réjean Cantin avait ramé. Il avait dirigé son navire tant que le vent soufflait. Il avait maintenant besoin de boucliers.