Alors que Laurence Lefebvre venait tout juste de concrétiser le transfert de l’entreprise paternelle, Présentation design a été durement exposée à la crise. Elle prévoit en sortir d’une manière paradoxale.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Il faudra s’extraire de la crise et traverser le déconfinement. Curieusement, Laurence Lefebvre veut y parvenir en dressant des cloisons.

Mais d’abord, présentation.

Présentation Design, fondée par son père en 1973, se spécialise dans la conception, la fabrication et l’installation de stands d’exposition.

Raymond Lefebvre avait lancé sa carrière de designer avec l’exposition permanente Terre des hommes, dans la foulée d’Expo 67.

L’homme de 67 ans maintient depuis 47 ans une performante petite entreprise d’une quinzaine d’employés, qu’il n’a jamais voulue plus imposante. « La croissance n’est pas absolument essentielle à la survie », commente sa fille, pour sa part âgée de 33 ans.

Laurence, après une formation en droit, avait concrétisé sa passion pour la cuisine en prenant en main le développement des affaires d’un important traiteur. Indirectement, le père et la fille « se rejoignaient au niveau de l’évènementiel », dit-elle.

En 2014, un des représentants de Présentation Design a quitté l’entreprise. « J’ai eu envie de voir », raconte Laurence. Elle a rejoint l’entreprise au moment où son père venait d’entreprendre un processus de vente. « On a commencé à travailler ensemble et il a décidé de ne pas vendre. »

Perfectionniste et scrupuleusement honnête, le père n’a accordé aucun traitement de faveur à sa descendance, « au contraire ».

« Tout de suite, il m’a identifiée comme sa relève. Il m’a coachée, il m’a donné tous les trucs. La vente et la gestion des ressources humaines n’étaient pas sa force. J’ai pris ce dans quoi j’avais des compétences. »

Un vrai boomer

« Mon père est un vrai boomer de la fin soixantaine, décrit-elle. Tout était dans sa tête ! Le défi a donc été de littéralement sortir les opérations de sa tête, en faire des processus et rendre l’information accessible. »

La chimie familiale a produit une belle synergie. En 2019, l’entreprise a connu une croissance de 15 % de son chiffre d’affaires, sans accroître son équipe. « Très rapidement, on a géré l’entreprise comme si on était des associés », constate Laurence.

Cet état de fait s’est confirmé à la fin de décembre 2019 par une transaction de transfert en bonne et due forme.

« J’étais officiellement associée, raconte-t-elle. Les baby-boomers ne faisaient pas de planification stratégique. Là, on avait un plan pour s’assurer que ça fonctionne. C’était très sécurisant. »

La planification, aussi stratégique fût-elle, ne prévoyait pas l’arrivée d’une pandémie.

Le 3 mars, le premier contrat à tomber fut justement le plus important de l’année, celui du grand stand d’un distributeur de fruits de mer, à la foire Seafood Expo North America, à Boston. Puis les uns après les autres, les congrès et évènements nord-américains ont été annulés.

« Dans l’espace de deux semaines, tout le monde a été sur le chômage ! »

L’été étant une saison morte, les activités ne reprendraient pas avant l’automne. Au mieux.

Le père, la fille et leur comptable se sont réunis pour évaluer si l’entreprise pourrait tenir jusqu’aux moissons.

« Mon père est un boomer », répète-t-elle – mais il s’agit cette fois d’un avantage. « On est chanceux, on n’a pas de marge de crédit, on n’a pas d’emprunt majeur. On a un compte en banque bien plein. »

La question était de savoir combien de temps ce coussin tiendrait avant de faire la crêpe. Qui pouvait dire quand les évènements et congrès reprendraient à pleine vitesse, dans le climat de peur qui entoure tous les rassemblements ?

La crainte, c’est que ça ne redémarre pas avant un an, un an et demi, peut-être deux ans.

Laurence Lefebvre

Il fallait une idée. La lumière est venue durant le week-end de Pâques.

À partir du 4 mai, le déconfinement pourrait s’enclencher, dans des conditions qui demeurent obscures. « On s’est dit : c’est sûr que les entreprises vont être appelées à réaménager et réorganiser leur espace de travail. La distanciation sociale va devoir être appliquée dans les bureaux. On a pensé à construire des cloisons, des séparateurs de protection pour les bureaux. »

Avec la créativité de l’entreprise, sa capacité à travailler sur mesure, le défi était à sa portée.

« C’est sûr que c’est un petit peu moins excitant que de faire des stands d’exposition avec du graphisme, qui s’en vont aux États-Unis », reconnaît Laurence Lefebvre.

« Mais je pense que ça pourrait nous permettre d’au moins faire travailler nos employés, de les garder pour cette fameuse période inconnue où il n’y aura pas de contrat. »

Dès le lundi, Raymond, Laurence et leur dessinatrice en chef se sont penchés sur le problème, chacun chez lui, sur une plateforme de vidéoconférence et d’échange simultané de documents. « Ça a pris une heure s’organiser, parce que mon père, étant un boomer, n’était pas habitué de jouer avec ça », rigole Laurence, avec une affection manifeste.

Quatre jours plus tard, le jeudi 16 avril, le concept est au point. Le site internet de l’entreprise est en cours d’adaptation pour présenter le produit. Laurence travaille à des courriels personnalisés destinés à ses « clients chouchous ».

« Je ne pense pas qu’on va faire des profits là-dessus, parce qu’on est dans une période où il faut qu’on s’entraide entre entreprises, confie-t-elle. L’idée va être de couvrir nos frais et de faire travailler nos employés, et d’aider tout le monde à revenir au travail. »

En attendant le boom.