Quand elle a racheté les assaisonnements Les Savoureux, début mars, Martine Charbonneau voulait épicer sa vie. Elle a été servie.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

« Une belle aventure dans un moment tellement pas opportun ! », lance Martine Charbonneau, d’entrée de conversation.

L’entreprise qu’elle a rachetée à la mi-mars est lilliputienne, mais il en va de l’entrepreneuriat comme des épices : il suffit d’une petite dose pour pimenter une existence. Tout est question de proportion.

Au début de l’année encore, Les Savoureux étaient tenus à bout de bras par un jeune couple de Trois-Rivières, qui se spécialisait dans les assaisonnements bio et sans sucre – une particularité qui avait attiré l’œil et les papilles de Martine Charbonneau.

L’entreprise distribuait ses mélanges en sachets sur l’internet et dans une quarantaine de petites épiceries.

D’abord cliente, Martine Charbonneau était en quelque sorte devenue ambassadrice de la petite firme, dont elle mentionnait les produits sur sa page Facebook, vouée à l’alimentation santé.

Le 10 février, elle a reçu un courriel des propriétaires, lui annonçant qu’ils fermaient l’entreprise parce que la naissance d’un deuxième enfant ne leur permettait plus de poursuivre leurs activités.

« Un peu égoïstement, j’ai pensé à toutes les recettes que je faisais avec leurs épices et je me suis dit : My God, qu’est-ce que je vais faire ? »

Impulsivement, elle a expédié un texto à la copropriétaire.

« Avez-vous pensé à vendre ?

— Connais-tu un acheteur ?

— Moi ! »

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Martine Charbonneau

Une conversation téléphonique d’une heure a suivi. « Quand j’ai raccroché, j’ai dit à mon conjoint : on fait une offre. »

Acceptée.

Le couple a loué une camionnette et a transporté de Trois-Rivières à Prévost le restant des stocks – une broyeuse à épices, quelques seaux, une poignée de sachets imprimés, des fonds de sacs d’épices.

La transaction a été finalisée le 12 mars.

Le lendemain, le gouvernement annonçait la fermeture des écoles.

« La journée du 13 mars, j’ai eu un méga stress », raconte l’entrepreneure en herbe et épices. « Je n’avais jamais fait d’urticaire de ma vie ! »

Dans l’eau chaude

Il ne restait pratiquement aucun des jolis sachets de plastique conçus et imprimés spécialement pour l’entreprise.

« On a pris nos économies pour les commander aux États-Unis », relate Martine Charbonneau.

En attendant la livraison, elle s’est rabattue sur des sachets transparents sur lesquels elle applique des étiquettes imprimées.

Le confinement l’empêchait de faire la tournée des épiceries pour présenter ses lettres de créance. De toute manière, « je ne peux pas les fournir, parce que je n’ai pas le permis du MAPAQ, parce que le MAPAQ est fermé », ajoute-t-elle.

Reste l’internet.

Il fallait commander les coûteuses épices, mais les liquidités étaient pratiquement à sec. La crise entravait également ses démarches de financement.

Dans son plan initial, le couple comptait sur le salaire du conjoint pour combler le manque à gagner du ménage. Comme si la situation n’était déjà pas assez complexe, il travaille pour une firme de chasseurs de têtes – une spécialité très peu sollicitée, par les temps qui courent !

Qu’à cela ne tienne, l’entrepreneure a lancé une campagne de vente d’assaisonnements en précommande, avec promesse de livraison sous quatre à six semaines.

Dans ma tête, je me suis dit : personne ne va acheter des épices pour faire livrer dans six semaines. Mais regarde : tu n’as pas le choix, tu l’essaies !

Martine Charbonneau

Surprise ! « Ça a super bien répondu ! », s’exclame-t-elle.

Elle concocte elle-même les mélanges dans la cuisine commerciale d’une amie.

Les propriétaires précédents faisaient ensacher leur production par une entreprise employant des personnes handicapées. « Je n’ai même pas tenté de faire des recherches ! », dit-elle.

Son conjoint est plutôt mis à contribution – « Il met son filet à cheveux et il ensache ! »

Le moindre de ses exploits n’est pas d’avoir convaincu son ado de 15 ans de participer à l’effort.

Un premier lot de commandes a été expédié le 6 avril. Une soixantaine d’autres attendent les nouveaux sachets, qui doivent arriver incessamment.

« Maintenant, les gens peuvent commander sans délai », se réjouit-elle… avec circonspection.

« Je suis quand même confiante, je suis positive dans la vie. Mais c’est sûr qu’il y a des journées où je fais vraiment de l’anxiété, et d’autres où je me dis : ça va bien aller. »

Pour l’encourager, sans doute, des fenêtres affichent partout cette devise.