Dans l’immense supermarché Tesco, les emballages rouges du fromage Cathedral City règnent en maîtres sur l’allée des produits laitiers – au pays du cheddar, personne n’en vend davantage.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Les centaines de milliers de Britanniques qui en mettent une brique chaque semaine dans leur panier ne se doutent pas que, depuis quelques mois, ils achètent un fromage québécois.

Enfin… presque québécois : son producteur, Dairy Crest, a été acheté au printemps dernier par Saputo pour 1,7 milliard de dollars, au milieu d’une vague d’acquisitions. Le géant montréalais a rempli son panier en s’offrant des entreprises de l’Australie jusqu’aux États-Unis, en passant par l’Europe et l’Ontario.

« Nous avons beaucoup de flexibilité financière parce que notre bilan a toujours été bon », a expliqué Lino Saputo Jr en entrevue avec La Presse. « Ça s’ajoute au contexte de l’industrie laitière qui est très difficile depuis 24 mois à cause d’un surplus de matière première et de la valeur à la baisse des produits finis. »

Résultat : des entreprises plus fragiles deviennent mûres pour la cueillette et Saputo ne s’est pas gênée pour faire le plein.

Chercher la valeur

« Dans une entreprise, on cherche la valeur, a continué M. Saputo. On ne cherche pas seulement le stainless. On cherche des entreprises qui ont des produits diversifiés qui complémentent ce qu’on fait ailleurs, des technologies plus avancées que la nôtre ou des marques de commerce qui sont reconnues par les consommateurs. » Comme l’étiquette rouge aux deux clochers du cheddar Cathedral City. « La marque leader dans son marché », indique-t-il.

Tom Atherton est devenu le patron de l’entreprise au moment de son acquisition par Saputo. Dairy Crest (maintenant baptisée Saputo UK) s’était débarrassée de sa participation dans le marché de la pinte de lait quelques années auparavant pour se concentrer sur le fromage et le beurre.

[Cathedral City] c’est l’une des marques les plus reconnues par les consommateurs britanniques, tous produits et toutes industries confondus. Nous sommes dans l’industrie du fromage de qualité, mais nous sommes très concentrés sur le marché local.

Tom Atherton

« Nous avions peut-être du mal à réaliser nos ambitions de croissance, a-t-il ajouté. Nous n’avions virtuellement aucune vente à l’étranger et nous pensions que notre croissance devait passer par l’exportation. »

Conquérir à partir d’un château fort

C’est le paradoxe au centre de l’histoire internationale de Saputo : l’entreprise conquiert et intègre le marché international du fromage à partir de l’un des pays les plus fermés aux importations de produits laitiers sur la planète. Un vrai château fort impossible à investir.

« Le système canadien, je pense que c’est le plus complexe, avec le plus de réglementation que n’importe où dans le monde, a dit Lino Saputo Jr. Et on ne s’en plaint pas, on est très contents et très à l’aise de desservir le marché domestique. »

Il continue : « La stabilité au Canada nous a permis de faire des acquisitions ailleurs, où c’est plus volatil, surtout au tout début de nos investissements à l’international. »

M. Saputo verrait bien ses nouvelles acquisitions s’échanger des produits, lorsqu’ils sont complémentaires. Sur le marché canadien, il espère que l’ouverture plus accrue du marché canadien aux fromages américains incluse dans la nouvelle entente de libre-échange Canada–États-Unis–Mexique lui permettra d’y apporter son bleu baptisé Treasure Cave.

La méthode Saputo

À force d’achats – 32 depuis l’entrée en Bourse de l’entreprise en 1997 –, le géant montréalais du fromage a développé son mode d’emploi pour intégrer ses acquisitions au sein du groupe. La méthode Saputo : peser sur l’accélérateur, ne pas laisser les choses aller.

« La leçon très, très, très importante, c’est que l’intégration doit se faire le plus vite possible. Il faut être ouvert, il faut être honnête avec tout le personnel, les décisions doivent se prendre rapidement, a expliqué Lino Saputo Jr. Je pense que si on fait une bonne vérification diligente, qu’on connaît les enjeux de l’acquisition et qu’on développe une stratégie d’intégration, on va avoir plus de succès plus vite. On a appris ça avec le temps. »

« Il faut reconnaître les gens qui vont être un atout pour l’avenir, mais aussi reconnaître les gens qui vont être un fardeau et tenter de s’en défaire au plus vite », a-t-il ajouté.

PHOTO FOURNIE PAR SAPUTO

Intérieur de l’usine de Saputo à Davidstow au Royaume-Uni

Tom Atherton affirme que les employés de Dairy Crest ont bien accueilli leur nouveau grand patron. Il faut dire que Lino Saputo Jr arrivait avec des plans pour agrandir les installations de fabrication de cheddar dans lesquelles bon nombre d’entre eux travaillent à Davidstow, dans les Cornouailles, le sud-ouest de la Grande-Bretagne.

« Davidstow est une usine qui transforme 500 millions de litres de lait. J’ai eu la chance de rencontrer les producteurs de lait et j’ai fait mon pitch pour avoir plus de lait, a relaté l’homme d’affaires. Ils ont aimé notre histoire et notre approche, alors ils vont nous vendre plus de lait dans l’avenir et nous avons approuvé un plan d’expansion pour l’usine pour transformer plus de lait et être plus efficaces. » Même portrait en Australie, où l’entreprise injectera des dizaines de millions pour agrandir une usine.

M. Saputo garde donc un œil sur ce qu’il détient, mais ne lâche pas les étalages du regard. Il est toujours en magasinage. « Les conditions ne sont plus aussi favorables maintenant qu’elles ne l’étaient il y a 24 mois, affirme-t-il, mais nous avons toujours l’appétit pour faire d’autres acquisitions. »

Même la panse pleine, Saputo ne veut pas sauter le fromage.

Vingt-quatre mois de magasinage

Saputo a acquis six entreprises d’importance en seulement deux ans, ajoutant des centaines de millions de litres de lait à sa capacité annuelle de transformation. Tour d’horizon du panier d’épicerie de l’un des plus gros fromagers sur la planète.

Montchevre

Décembre 2017 États-Unis – 319 employés 340 millions de dollars

Il s’agit de l’un des plus importants producteurs de fromage de chèvre en Amérique du Nord. Sa principale usine se trouve au Wisconsin.

Murray Goulburn Co-op

Avril 2018 Australie – 1900 employés 1,3 milliard de dollars

Saputo a acquis le géant australien au printemps 2018, devenant le plus gros fromager au pays, mais a rapidement dû vendre l’une de ses usines les plus importantes pour respecter une décision des autorités antitrusts locales. Elle en possède huit autres – dont une en Chine.

Shepherd Gourmet

Juin 2018 Ontario – 90 employés 100 millions de dollars

Spécialisé dans la transformation du lait de brebis, le transformateur ontarien produit du feta et des yogourts.

F&A Dairy Products

Novembre 2018 États-Unis – 170 employés 113 millions de dollars

L’entreprise américaine opérait deux usines, une au Nouveau-Mexique et une au Wisconsin, et y fabriquait du fromage destiné aux marchés américain et mexicain.

Dairy Crest

Avril 2019 Royaume-Uni – 1100 employés 1,7 milliard de dollars

L’entreprise, l’ancien bras commercial de l’agence gouvernementale de gestion de l’industrie
laitière, est spécialisée dans le fromage et le beurre.

Lion Dairy&Drinks

(fromages de spécialité seulement)
Octobre 2019 Australie – 400 employés 249,5 millions de dollars

Après l’achat de Murray Goulburn Co-op et de Warrnambool Cheese&Butter, quelques années plus tôt, Saputo a pris une dernière bouchée du marché australien de la transformation laitière à la fin de l’année dernière.