Pour répondre « au message très clair » des investisseurs, Power Corporation effectue une importante réorganisation qui se traduira entre autres par le départ à la retraite des frères Paul Desmarais, jr, et André Desmarais.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

L’entreprise absorbera sa principale filiale, la Financière Power, dans le cadre d’une transaction de 8 milliards de dollars.

Après 23 années passées à titre de co-chefs de la direction de Power Corporation, Paul Desmarais, jr, 65 ans, et André Desmarais, 63 ans, quitteront leurs postes, mais continueront de diriger le conseil d’administration. Jeffrey Orr, 61 ans, actuel PDG de la filiale Corporation Financière Power, deviendra le nouveau PDG de Power Corporation.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Jeffrey Orr, PDG de la filiale Corporation Financière Power

Power Corporation éliminera sa structure à deux sociétés de portefeuille en rachetant la Financière Power. Les actionnaires minoritaires de la Financière Power recevront, pour chaque action qu’ils détiennent, 1,05 action comportant des droits de vote limités de Power Corporation et une contrepartie en argent. Pour conserver le contrôle de Power Corporation au terme de la réorganisation, la fiducie familiale des Desmarais achètera de cinq à six millions d’actions.

Power a pris ces décisions dans le cadre d’une stratégie continue de création de valeur, explique Jeffrey Orr dans un entretien avec La Presse. Le dirigeant s’est cependant montré plus nuancé en téléconférence avec les analystes.

« Nous avons écouté les commentaires des actionnaires lors de nos rencontres avec les investisseurs à l’égard d’une simplification de la structure pour que les deux organisations n’en forment qu’une seule », a-t-il précisé.

« Ce message était très clair, nous l’avons saisi, et nous agissons aujourd’hui », dit Jeffrey Orr.

Notre organisation deviendra beaucoup plus facile à comprendre et beaucoup plus facile à évaluer par les marchés.

Jeffrey Orr, actuel PDG de la filiale Corporation Financière Power, qui deviendra le nouveau PDG de Power Corporation

Les frères Desmarais n’ont pas participé à la téléconférence et n’ont pas accordé d’entrevues vendredi.

Changements appréciés, l’action grimpe

Le gestionnaire de portefeuille John Hadwen, chez Placements CI, actionnaire minoritaire de Power, ne s’est pas fait prier pour réagir. « Il s’agit de changements appréciés. C’est bon de voir d’autres gestes posés après les rachats d’actions. C’était l’occasion de réduire l’escompte pour conglomérat qui pesait sur le titre et faisait l’objet de débats chez les analystes et les actionnaires depuis de nombreuses années. » En général, les investisseurs accordent moins de valeur à un conglomérat qu’à la somme de ses parties, d’où l’escompte du titre.

L’investisseur militant Graeme Roustan, qui a été fort critique envers Power, abonde dans le même sens. « Ça fait longtemps que ces gestes auraient dû être posés, dit-il. Et maintenant, Power Corporation doit vendre Bauer [équipementier de hockey acquis en 2017] et plusieurs autres actifs non liés aux services financiers. » 

L’action de Power Corporation s’est appréciée de 8 % vendredi à Toronto, à 34,42 $, alors que celle de la Financière Power a gagné 10 %, à 36,02 $.

Changement de stratégie

La réorganisation entraînera un changement de stratégie qui mettra l’accent sur les services financiers. Il faut s’attendre à ce que l’entreprise se départe éventuellement de certains actifs afin de « réaliser la valeur », a indiqué Jeffrey Orr. Il faisait notamment référence aux entreprises autonomes comme Peak Achievement Athletics (fabricant de l’équipement sportif de marques Bauer et Easton), l’entreprise montréalaise Lumenpulse (éclairage DEL de haute performance) ainsi que le fabricant d’autobus et de camions électriques Lion.

Power met également en place un programme de réduction des coûts de 50 millions sur deux ans. Jeffrey Orr estime qu’il est trop tôt pour « spéculer sur des mises à pied », car le changement de structure doit permettre de réaliser une « grande portion » des économies visées.

La Financière Power

La Financière Power a été mise sur pied par Power Corporation il y a 35 ans pour créer un véhicule axé sur les services financiers. À l’époque, en 1984, Power Corporation détenait des actifs substantiels dans le secteur industriel. Si la Financière Power représentait environ 50 % des actifs, la Consolidated Bathurst comptait pour le quart des actifs de Power Corporation et le Canadien Pacifique pour près de 15 %.

« Cette structure a bien servi les actionnaires durant plusieurs décennies, dit Jeffrey Orr. Le temps est venu de passer à autre chose. »

La Financière Power est devenue au fil des ans une portion de plus en plus importante de Power Corporation, si bien que les deux entités affichent depuis un moment des profils d’actifs plutôt semblables. Aujourd’hui, la part de 64 % de Power Corporation dans la Financière Power équivaut à environ 80 % des actifs de Power Corporation.

La Financière Power détient entre autres des participations majoritaires dans Great-West Financial et IGM (Investors, Placements Mackenzie).

Une retraite payante pour les frères Desmarais

En partant pour la retraite, les frères Desmarais seront admissibles à des prestations viagères totalisant chacun au moins 1,76 million par an. Ils pourront continuer de bénéficier du dividende versé par Power, ce qui se traduira par un revenu d’environ 24,5 millions chacun pour leurs blocs respectifs de 15,4 millions d’actions qu’ils auront en détention directe après la réorganisation de l’entreprise. Aussi, après le gain de 2,52 $ par action de Power en Bourse vendredi, la valeur de chacun de ces deux blocs d’actions de l’après-fusion s’est accrue de 38 millions en une journée. Enfin, la prochaine consolidation de Power et de la Financière Power devrait permettre aux frères Desmarais de monnayer les blocs d’options sur les actions de la filiale, qui leur avaient été accordés au fil des ans dans leur rémunération totale. Ces blocs d’options avaient une valeur au marché d’environ 3,8 millions de dollars dans le cas de Paul Desmarais, jr, et de 9,3 millions de dollars en ce qui concerne André Desmarais, selon les plus récentes circulaires de direction. — Martin Vallières, La Presse

Ils ont dit

Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi il y avait deux entreprises [Power Corporation et Financière Power], surtout ces dernières années. Les investissements de Power Corp étaient devenus difficiles à suivre. J’ai eu des actions de Power, mais je les ai vendues, car le titre végétait depuis quelques années.

Claude Garcia, administrateur de sociétés

C’est l’évolution normale d’une entreprise à contrôle familial. La simplification de l’organisation s’imposait, puisque le groupe se concentrait maintenant dans le secteur financier.

Yvan Allaire, président du conseil de l’Institut sur la gouvernance 

Durant le temps des Fêtes, les frères Desmarais devraient avoir une petite pensée pour leurs ex-employés des journaux de Groupe Capitales Médias, qui leur ont permis de s’enrichir. Qu’ils essaient de s’imaginer comment un octogénaire avec une rente annuelle de 14 000 $ pourra composer avec une coupe de 30 % de ses rentes le 1er janvier prochain.

Pierre Pelchat, porte-parole de l’Association des retraités du journal Le Soleil

On voit [le départ des Desmarais] d’un bon œil étant donné qu’il s’agit d’une demande que nous avons depuis le début, qu’une même personne n’occupe pas les postes de président du conseil d’administration et de président et chef de la direction.

William Gagnon, Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires

Ces développements sont favorables au profil de crédit de Power Corp et de la Financière Power, car la réorganisation permettra une structure d’entreprise plus simple et moins coûteuse. En outre, la nomination de Jeffrey Orr en tant que PDG de Power Corp assurera la continuité de la gestion stratégique de l’entreprise, ce qui est positif compte tenu de son mandat de longue date au sein de l’organisation.

DBRS Morningstar, agence de notation financière

— Propos recueillis par l’équipe des Affaires de La Presse