Trucs et ressources pour entrepreneurs sur le fil

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

C’est un parcours jonché d’inconnus, d’épreuves, de multiples décisions à prendre au quotidien et de bouchées doubles à avaler. La vie d’un entrepreneur est loin d’être un long fleuve tranquille... comme l’ont montré les témoignages présentés cette semaine dans notre grande série sur la santé mentale des entrepreneurs. 

À côté des vagues qui s’abattent sur le bateau qu’on tente de faire voguer du mieux possible s’invite parfois à bord une détresse psychologique. « Ça prend du courage pour laisser un travail de 9 à 5, constate Marie-Josée Michaud, spécialisée en santé psychologique au travail. Car c’est ce qui arrive à la plupart des gens qui se lancent en affaires. » 

Les entrepreneurs ouvrent leurs bras à beaucoup d’insécurité et à de nombreuses situations anxiogènes. Dans le feu roulant de la gestion d’une entreprise, ils et elles portent bien souvent plusieurs chapeaux avant de se bâtir une équipe de confiance, se négligent, ne perçoivent pas les signes d’un surmenage ou d’un découragement. D’autres tentent de masquer du mieux qu’ils peuvent leur détresse. De rester fort et droit. Des contrats, des payes sont en jeu. L’échec n’est pas une option.

« Le temps de développer l’entreprise, de la faire connaître, de se faire connaître, on peut brûler la chandelle par les deux bouts », dit celle qui a aussi écrit le livre 80 heures par semaine : Quand l’hyperperformance devient toxique

Et encore, une dépression ne vient pas nécessairement avec des signes perceptibles. « Tu sais que quelque chose ne va pas, mais tu n’as pas le temps de voir ni de t’en occuper. » 

Or, il faut prendre le moindre signe d’épuisement au sérieux. Ne pas craindre de parler à un ami, un proche, un autre entrepreneur. « Ou à un organisme d’entraide, si on ne se sent pas prêt à parler à un ou une psychologue », conseille fortement Frédéric Dufault, urbaniste, président d’Enviro 3D conseils, qui a vécu l’été dernier un épuisement professionnel associé à un trouble dépressif. 

On n’a pas de problème à faire entretenir notre véhicule, mais lorsque notre système intérieur a des ratés, nous hésitons souvent à consulter pour “réparer” le tout. Souvent, quelques visites suffisent.

Frédéric Dufault, président d’Enviro 3D conseils

Marie-Josée Michaud suggère de son côté de considérer des lectures sur le développement personnel, des groupes de développement personnel ou encore un mentor. « Mais pas quelqu’un qui parle toujours d’argent, de succès, de développement des affaires, prévient-elle. Quelqu’un qui aura une approche globale. » 

Si c’est possible, en amont, dans le tourbillon de leurs vies entrepreneuriale, familiale, amicale, personnelle et financière, les entrepreneurs devraient détecter des signes de déséquilibre pour éviter qu’une sphère n’en écrase trop une autre, selon Jacques Viens, entrepreneur (Concept Can-Bec) qui a fait une dépression en 2006 et qui épaule maintenant des entrepreneurs. 

Il faut accepter que les choses n’arrivent pas toujours comme on le pense. Il y a un maximum de choses qu’un entrepreneur peut gérer. Il doit donc connaître son maximum de stress potentiel, ses limites et les accepter.

Jacques Viens, entrepreneur

L’attitude des dirigeants qui cassent est parfois leur premier obstacle. Ils sont pressés de tout régler. Seuls. Plusieurs s’isolent, même s’ils ont une famille, des amis et des employés bienveillants. « Généralement, les entrepreneurs commencent par consulter un psychologue, mais ils ont souvent de la misère à se faire dire quoi faire, dit Martin Enault, président de l’organisme Revivre, qui soutient les gens anxieux, dépressifs et bipolaires. Ils veulent se faire enseigner plus que traiter. Quand ils frappent un mur, ils n’ont pas le goût d’aller passer une nuit à l’urgence pour voir un psychologue ou un psychiatre et se faire dire : “Reviens nous voir dans neuf mois.” Ils ont besoin d’aide maintenant et cette aide n’est pas facile à trouver, surtout quand tu ne veux pas en parler publiquement et que tu veux des résultats concrets rapidement. »

« Souvent, les gens qui se lancent en affaires sont des hyperperformants, explique aussi Marie-Josée Michaud. Certains n’ont vécu que des succès dans la vie. Un premier échec peut les conduire au suicide. » 

Les entrepreneurs et intervenants contactés pour ce dossier clament l’importance de bien s’entourer et de chercher de l’aide. Mais les ressources sont encore trop rares, selon Martin Enault. 

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Martin Enault

Il n’y a pas vraiment de programmes en santé mentale établis en entrepreneuriat. Sinon, ils sont très sommaires ou méconnus. Ça revient souvent à des regroupements non officiels.

Martin Enault, président de l’organisme Revivre

« Des entrepreneurs vont, par exemple, se rencontrer à C2 Montréal, échanger sur leurs problématiques et ça devient une forme de soutien. » 

Loin d’être inactif, l’organisme Revivre offre des formations en autogestion, entre autres. L’organisme a amorcé des projets-pilotes dans des entreprises ces derniers mois. « Ces formations sont basées sur l’éducation et le fait de se prendre en main, explique Martin Enault. Bien que la psychothérapie soit bénéfique, les entrepreneurs sentent qu’il manque un morceau quant à la façon de se prendre en main. » 

Dans tout le processus, le blâme serait à éviter. L’entrepreneur qui tombe doit plutôt trouver une certaine force pour admettre qu’il a besoin d’aide. « Il ne faut pas essayer de trouver un coupable, dit Marie-Josée Michaud. Il faut se questionner sur ce qu’il faut faire pour essayer de s’en sortir. »

— Avec la collaboration d’Isabelle Dubé et de Marc Tison, La Presse

Quelques endroits où demander de l’aide 

Revivre 1 866 REVIVRE (738-4873)
Groupement des chefs d’entreprise 1 819 477-7535
Ordre des psychologues du Québec 1 800 561-1223
Centre en Soi de Montréal 514 609-5380
Suicide-Action 1 866 277-3553
Les urgences des hôpitaux

Conseils pour remonter la pente

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Danièle Henkel

Parfois, on oublie pourquoi on est entrepreneur. En état de crise, il faut se poser cette question. Il y a une raison pour laquelle on se lance en affaires et il faut la connaître. Lorsque vous vous êtes lancés, vous êtes-vous dit : “Tout va être beau” ? Si c’est le cas, il faut réfléchir, vous n’êtes pas entrepreneur. Partir en affaires, c’est aller constamment vers l’inconnu, le doute, la difficulté, loin de sa zone de confort.

Danièle Henkel, présidente fondatrice de Daniele Henkel

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Jacques Viens

Il faut s’intégrer à un groupe, tel le Groupement des chefs d’entreprise, et prendre le temps d’y aller. J’y ai compris que je devais ralentir. Il faut aussi nommer une équipe de direction. Je me suis nommé un directeur des finances, de la production, des achats, de chantier, des estimations. Il n’y avait désormais plus que cinq personnes qui se rapportaient à moi et qui me tenaient informé.

Jacques Viens, fondateur de Concept Can-Bec (vendue à Artopex)

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Frédéric Dufault

Il faut écouter son corps. Souvent, il nous envoie des signes avant-coureurs que les choses ne vont pas : maux inhabituels au ventre, maux de tête, fatigue extrême… Il faut aussi faire du sport et se trouver une ou des activités qui nous permettent de décrocher. Pour moi, un entraînement m’éclaircit les idées pour la journée et j’en vois les bienfaits immédiatement.

Frédéric Dufault, urbaniste, président d’Enviro 3D conseils

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Caroline Laverdure

On peut gérer l’anxiété avec des trucs de base comme le yoga, la méditation, le sport, la pratique de la pleine conscience au quotidien, notamment pour l’alimentation. Je prends le temps de manger assise, comme il faut.

Caroline Laverdure, gestionnaire d’immeubles

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Francine Gauthier

Il faut arrêter ce qu’on fait quand on n’a plus de plaisir. Mon erreur a été de continuer à travailler même si je n’aimais plus ça.

Francine Gauthier, ancienne propriétaire, fondatrice, gérante, de La Maison d’Émilie