Le stress de la performance durant 24 ans en affaires dans la rue Laurier à Outremont a mené Francine Gauthier à un véritable cul-de-sac. Aujourd'hui retraitée, celle qui fut l'âme de La Maison d'Émilie revient sur son épuisement professionnel et les symptômes qui l’ont précédé.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Ceux qui ont fréquenté ce que tout le monde appelle « la rue Laurier » à Outremont depuis 40 ans la connaissent sans le savoir.

Francine Gauthier est celle qui fut pendant des années l’âme de La Maison d’Émilie, une boutique de produits pour la cuisine et la maison, de cadeaux, qui a été à une époque une précurseure du goût impeccable dans son créneau. Pas d’argenterie ni de verre taillé, mais jamais rien de bon marché ou de mauvaise qualité non plus. 

Francine Gauthier nous amenait un peu en France, un peu à New York, un peu à San Francisco avec ses objets. Rien n’y était banal. La boutique était au cœur de toute une zone commerciale qui cartonnait avec des adresses comme la Spaghettata, Le Nôtre, Enfants Deslongchamps…

Je vous décris tout ça parce que Francine Gauthier, qui a fondé cette boutique en 1976, savait qu’elle était une référence dans sa niche. Et la peur de décevoir ses clients et clientes en manquant une tendance ou avec des produits un peu à côté de la plaque fait partie des nombreux facteurs qui, au fil des années, pendant ses 24 années en affaires, ont mis sur ses épaules un stress, une anxiété qui ont fini par la faire tomber en miettes.

Drapeaux jaunes

D’abord, son corps a commencé à lui envoyer des signaux.

« Je pourrais peut-être être dans le livre des records de celle qui a eu le plus de pneumonies », dit-elle aujourd’hui en parlant de cette maladie qui frappe souvent les gens épuisés. « Des fois, j’ai aussi l’impression d’avoir 400 ans. »

Francine Gauthier voulait être la plus performante, craignait toujours que les clients disparaissent du jour au lendemain, voulait avoir un bilan comptable impeccable, devait en même temps élever ses enfants et gérer tout le sexisme de l’époque qu’on peut imaginer face à des fournisseurs, des banquiers qui ne comprenaient pas qu’une femme puisse mener une telle barque sans un homme dans le portrait.

Alors un jour, alors que la boutique marchait bien, que les clients étaient heureux, que rien en apparence ne montrait à quel point la gestion du stress des affaires avait affecté la commerçante, les maux physiques ont commencé à faire place aux maux de la tête : idées noires, lassitude extrême combinée à de l’insomnie. La femme d’affaires n’arrivait plus ni à se reposer ni à travailler.

Elle était dans un cul-de-sac.

Figée par ce malaise extrême, elle finit par trouver la force d’aller voir un médecin. On la croit très fatiguée, épuisée physiquement. Mais elle ne trouve pas le repos qui aurait dû normalement la remettre sur pied. Finalement, on lui prescrit des antidépresseurs.

Et là, tout se clarifie.

Ça a très bien marché. La médication a été efficace. Tranquillement, les choses ont repris leurs vraies couleurs.

Francine Gauthier

Elle avait fait un burn-out. Un épuisement professionnel. « J’étais comme un ballon dégonflé », dit-elle.

Leçons de vie

Aujourd’hui âgée de 73 ans, la femme d’affaires est à la retraite et voit bien des leçons dans sa vie d’entrepreneure qu’elle est prête à transmettre aux plus jeunes.

« D’abord, j’aurais dû arrêter quand j’ai arrêté d’avoir du plaisir », dit-elle au sujet de sa boutique, dont elle a vendu le fonds de commerce en 2000. « Dans ma tête, je ne pensais pas que c’était une option, arrêter, mais ç’aurait dû l’être. »

Ensuite, elle ressentait immensément de pression imposée par les autres, mais se demande si ce n’était pas aussi son propre regard.

« Je me disais que je n’avais pas le droit à l’erreur », dit-elle. Pour les femmes, la barre était très haute. 

On n’avait pas le choix de montrer qu’on était bonnes sur nos patins.

Francine Gauthier

Ensuite, elle parle de l’importance d’apprendre à gérer le stress. « J’en avais tellement, de stress. Ça aussi, j’aurais pu en vendre ! » Des jambes couvertes d’eczéma, raconte-t-elle, auraient dû lui faire comprendre qu’il fallait faire tomber la pression.

Le mot « stress » revient sans arrêt dans notre conversation. Le stress de la performance commerciale face aux banquiers, face aux clients, de la performance personnelle aussi, quand on est mariée, puis séparée, qu’on a des enfants. Imaginez, raconte-t-elle, quand les foires commerciales arrivent en même temps que les rentrées scolaires.

La mère et la femme d’affaires veulent être à deux endroits, pour être parfaites, en même temps.

Ajoutez à cela la gestion au quotidien d’ennuis pour les femmes qui sont sûrement moins graves aujourd’hui, croit-elle, mais qui étaient très épuisants à l’époque. Jamais elle n’oubliera le banquier qui ne comprenait pas pourquoi elle voulait acheter l’immeuble où était sa boutique. « Vous êtes mariée, ça va bien, lui avait-il dit. Pourquoi vouloir plus ? »

Or, l’achat de cet immeuble à revenus où était sa boutique, mais aussi d’autres locaux commerciaux, est ce qui l’a sauvée financièrement, raconte-t-elle. Même une fois retirée de la boutique, elle gardait des revenus fort intéressants dans ce secteur.

Et elle a continué à s’en occuper, jusqu’à sa vente il y a quatre ans, et à toujours louer à des femmes. Moins stressant pour la propriétaire ? Pour les locataires ? « Je ne sais pas. Ç’a toujours été comme ça, dit-elle. Ç’a toujours été important pour moi. »