Netflix s’était engagée à dépenser 500 millions en cinq ans dans des films et des séries au Canada. Il aura plutôt fallu deux ans seulement au géant américain pour investir cette somme, et même plus. Si elle ne veut pas dévoiler le montant de ses investissements au Québec, Netflix espère bientôt investir dans des coproductions avec des diffuseurs télé francophones. Bilan de l’entente Netflix-Ottawa après deux ans.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Netflix s’était engagée à dépenser 500 millions en cinq ans au Canada. Le géant américain a finalement investi plus de 500 millions en deux ans au pays. 

« Nous avons déjà dépensé plus de 500 millions [en investissements dans des productions]. Année après année, le Canada est le deuxième ou le troisième centre de production de Netflix avec le Royaume-Uni, après les États-Unis », dit Stéphane Cardin, directeur des politiques publiques de Netflix au Canada, en entrevue avec La Presse.

Conclue en septembre 2017, l’entente avec Netflix et le gouvernement fédéral prévoit des investissements de 500 millions au Canada sur cinq ans de la part de Netflix. L’entente, qui a suscité la controverse sur le plan politique pour le gouvernement Trudeau, ne prévoit pas de quota pour les investissements au Québec. Netflix n’a pas dévoilé la part des investissements au Québec sur les 500 millions investis depuis deux ans. « Nous ne sommes pas en mesure de dévoiler la répartition par provinces ou territoires. Il y aurait forcément des comparaisons entre [provinces et territoires] », dit Stéphane Cardin.

PHOTO SCOTT YAMANO, FOURNIE PAR NETFLIX

Jennifer Aniston et Adam Sandler dans la production canadienne de Netflix Murder Mystery.

Le montant de 500 millions investi par Netflix comprend tous les investissements de Netflix dans des séries télé ou des films tournés au Canada, que ce soit par l’entremise de productions originales de Netflix tournées au pays (par exemple : le film Murder Mystery, tourné au Québec, ou le film québécois Jusqu’au déclin), de coproductions avec d’autres chaînes de télé canadiennes (ex. : Anne with an E avec la CBC) ou d’acquisitions de films ou de séries télé déjà diffusées au grand ou au petit écran (ex. : le film québécois Les affamés). La « grande majorité du montant » de plus de 500 millions a été investi dans les productions originales de Netflix au Canada, précise Stéphane Cardin.

Pas de calcul de contenu canadien

L’entente entre Netflix et Ottawa permet à Netflix de comptabiliser tous ses investissements dans des productions au pays, peu importe la proportion de contenu canadien dans la production. Par exemple, un film conçu à l’étranger et tourné au Canada par Netflix est admissible. Ainsi, le film Murder Mystery, avec Adam Sandler et Jennifer Aniston, compte parmi les productions financées au pays.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Guillaume Cyr, Marilyn Castonguay, Marc Beaupré, Réal Bossé, Marie-Evelyne Lessard, Guillaume Laurin et Marc-André Grondin sont de la distribution de Jusqu’au déclin, film de Patrice Laliberté, la première production entièrement québécoise de Netflix.

Les investissements de Netflix dans ses projets développés au Québec font aussi partie du montant de 500 millions. Le film québécois Jusqu’au déclin, avec Réal Bossé et Marc-André Grondin, qui sortira au début de 2020, est aussi du nombre.

Le montant de plus de 500 millions représente la valeur des investissements bruts de Netflix dans des productions au Canada (soit avant le calcul des crédits d’impôt). Netflix est admissible aux crédits d’impôt canadiens au même titre que les autres producteurs.

Maintenir son niveau de production

En confirmant le chiffre de plus de 500 millions en deux ans, c’est la première fois que Netflix chiffre la valeur de ses investissements au Canada. Netflix considérait ce montant de 500 millions comme un « plancher » pour ses investissements au pays.

Après avoir défendu pendant des mois son entente avec Netflix, signée à l’automne 2017, le gouvernement Trudeau a ensuite évoqué une « entente de transition ». Au cours de la dernière année, le gouvernement Trudeau a donné de nombreux signes de sa volonté de réglementer Netflix. « Notre but est clair : si vous bénéficiez du système, vous devez contribuer », a écrit en juin le ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez. Ottawa a créé un comité pour étudier une réforme des lois sur les communications. Le rapport définitif du comité est attendu au début de l’année 2020.

Netflix se décrit comme un service de visionnement en ligne (comme ICI Tou.tv, le Club illico, et CraveTV). Il ne veut pas être forcé de contribuer au Fonds des médias du Canada comme les distributeurs télé, dont Vidéotron, ni d’avoir des exigences de dépenses en contenu canadien comme les diffuseurs, par exemple les chaînes télé du Groupe TVA.

Dans l’environnement réglementaire actuel, Netflix est « convaincu » de pouvoir « maintenir son niveau de production » de 250 millions par an depuis deux ans. Netflix aura cet automne de nouveaux concurrents alors que Disney et Apple lanceront chacun leur service de divertissement en ligne.

Notre engagement envers le Canada est à long terme. Nous avons démontré que nous contribuions de façon très positive à l’industrie canadienne. Nous sommes une entreprise en croissance, nous sommes rendus à plus de 150 millions de membres dans 190 pays.

Stéphane Cardin, directeur des politiques publiques de Netflix au Canada

« Compte tenu de l’environnement concurrentiel, nous investissons de plus en plus dans la production originale, étant donné qu’il est possible que nous perdions accès à certains catalogues », dit Stéphane Cardin.

Au Québec, Netflix a investi dans des productions originales comme Murder Mystery, film mettant en vedette les acteurs Jennifer Aniston et Adam Sandler qui a été tourné à Montréal. Le premier film entièrement québécois de Netflix, Jusqu’au déclin, mettra en vedette les acteurs Réal Bossé et Marc-André Grondin. Il sera diffusé au début de l’année 2020. Netflix a aussi produit des spectacles d’humoristes québécois pour sa série Humoristes du monde, et lancera un spectacle exclusif de l’humoriste Martin Matte, le 14 octobre.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

L’humoriste Martin Matte

Le géant américain a été particulièrement actif au Canada anglais, où ont été tournées notamment les productions Riverdale, The Umbrella Academy, The Order et Altered Carbon. Netflix a ouvert des studios de production à Toronto et à Vancouver, où l’entreprise loue des studios de tournage. Ce n’est pas le cas à Montréal. Il n’y a « pas de négociations en cours » à ce sujet. « Les décisions seront prises en fonction de nos volumes de production », dit Stéphane Cardin.

Intérêt pour des coproductions au Québec

Si Netflix ne dévoile pas ses investissements au Québec, l’entreprise américaine convient qu’elle partait de plus loin au Québec qu’au Canada anglais, où elle a produit sa première série (Hemlock Grove) en 2012. Au Québec, la première production de Netflix, les spectacles de la série Humoristes du monde, a été lancée au début de 2018.

« Au Québec, il fallait qu’on développe des relations d’affaires. Nous avons travaillé avec les acteurs de l’écosystème local [les diffuseurs] pour essayer de trouver les meilleures façons de travailler ensemble », dit Stéphane Cardin, Québécois embauché par Netflix à l’automne 2018 pour diriger ses politiques publiques au Canada. M. Cardin était auparavant numéro deux du Fonds des médias du Canada.

Netflix aimerait notamment faire des coproductions avec des diffuseurs québécois, au même titre que le géant américain l’a fait au Canada anglais avec CBC (Anne With an E) et Corus (les deux premières saisons de Travelers). Netflix indique avoir des « discussions en cours » avec certains diffuseurs, mais « ça prend un certain temps », convient Stéphane Cardin. La concurrence est aussi plus forte au Québec en matière de services de visionnement en ligne avec ICI Tou.tv et le Club illico.

De cette façon, Netflix pourrait hausser le budget de production de certaines séries québécoises. En 2017-2018, le budget moyen des séries de fiction en télé francophone est passé de 607 000 $ l’heure à 502 000 $ l’heure.

« Netflix peut apporter une plus-value importante à l’industrie québécoise, dit Stéphane Cardin. Nous parlons souvent de la difficulté au Québec d’accroître nos budgets de production en télé. C’était 800 000 $ l’heure il y a quelques années et nous tournons maintenant autour de 500 000 $ l’heure. Nous souhaitons travailler avec les acteurs locaux pour contribuer à hausser les valeurs de production, pour que les séries québécoises soient encore plus concurrentielles à l’international. »

D’autres investissements

L’investissement de plus de 500 millions de Netflix ne comprend pas les contrats d’animation ou d’effets visuels accordés par Netflix à des entreprises canadiennes dans le cadre de ses productions tournées ailleurs qu’au Canada. Netflix est notamment l’un des plus importants clients du studio québécois d’effets visuels Rodeo FX, qui a travaillé sur huit projets de Netflix depuis un an et demi. Pour Rodeo FX, les contrats de Netflix représentent environ 100 emplois sur les 600 emplois de l’entreprise. « L’impact de Netflix a été majeur pour nous », dit Suzanne Bertrand, chef de la direction financière de Rodeo FX, qui a réalisé environ 80 % des effets visuels de la troisième saison de Stranger Things.

PHOTO FOURNIE PAR RODEO FX

L’équipe de Rodeo FX à Montréal a travaillé avec des équipes de Rodeo FX de Québec et de Munich, en Allemagne, sur la troisième saison de Stranger Things diffusée sur Netflix.

La décision d’Ottawa sur la TPS

L’entente entre Netflix et Ottawa a beau être confidentielle en vertu de la Loi sur Investissement Canada, Netflix précise qu’elle n’a rien à voir avec la perception des taxes à la consommation. Si Netflix ne perçoit pas la TPS auprès de ses abonnés canadiens, c’est parce qu’Ottawa ne lui demande pas de le faire. « Nous percevons la taxe au Québec, en Saskatchewan, et nous le ferons pour tout autre [province ou territoire] qui va le demander », dit Stéphane Cardin, directeur des politiques publiques de Netflix au Canada.

Où se classe Netflix au pays ?

Netflix a investi plus de 500 millions sur deux ans dans les productions canadiennes – donc une moyenne d’au moins 250 millions par année. Où se classe Netflix dans l’écosystème canadien ? Impossible de le dire avec exactitude. Mais grosso modo, les investissements de Netflix au Canada représentent environ les dépenses de la chaîne de télé de Radio-Canada en contenu canadien.

8,9 milliards

C’est le total de la production de contenu sur écran au Canada (films, télé, tournages et effets visuels). Environ la moitié de cette somme (4,77 milliards, ou 53 %) représente les films étrangers tournés au Canada et les contrats d’effets visuels des studios canadiens. L’autre moitié (4,16 milliards, ou 47 %), c’est la production de contenu canadien par les producteurs de films et de télévision.

3 %

Avec quelque 250 millions d’investissements par an, Netflix représente donc environ 3 % de l’industrie de la production de contenu au pays.

Netflix = Radio-Canada ?

Qu’est-ce que ça représente, des investissements de 250 millions par année ? En clair, ce sont les investissements de la chaîne de télé traditionnelle Radio-Canada en production de contenu canadien (259 millions en 2017-2018). Est-ce dire que la contribution de Netflix est égale à celle de Radio-Canada ? Pas nécessairement. Où se classe Netflix dans l’écosystème canadien de la télé ? Impossible de répondre à cette question avec précision, car on est condamné en quelque sorte à comparer des pommes avec des oranges. Les diffuseurs télé comme Radio-Canada, Groupe TVA ou Bell Média comptabilisent leurs dépenses en contenu canadien. Pour se qualifier comme du contenu canadien, une production doit respecter une foule de critères sévères, notamment le nombre d’artistes canadiens d’importance dans la production. Netflix n’est pas soumise aux mêmes critères de contenu canadien en vertu de son entente avec Ottawa, qui compte seulement les investissements au Canada. Par exemple, le film Murder Mystery de Netflix, avec Adam Sandler et Jennifer Aniston, compte comme un investissement de Netflix au Canada en vertu de son entente, mais il ne se qualifierait probablement pas comme contenu canadien.

Notons que Netflix a investi presque tout son argent dans des séries de fiction, des films de fiction, des comédies ou des séries d’animation. Dans ces catégories précises de productions, tous les diffuseurs télé ont dépensé ensemble 414 millions en contenu canadien en 2017-2018. On rappelle que Netflix n’a pas à respecter les critères plus restrictifs du contenu canadien des diffuseurs télé.