Les actionnaires de Transat ont approuvé hier sa vente à Air Canada, motivée par des difficultés croissantes à résister à la concurrence. Et c’est justement sur le sujet de la concurrence que se porteront maintenant les débats.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

« Depuis deux ans, je me disais que ça devenait très difficile dans notre industrie. Ça fait 10 ans qu’on n’a pas fait d’argent sur le Sud. Récemment, on faisait de l’argent une année sur deux en Europe. Est-ce que le petit Transat peut réussir seul ? »

Le cofondateur, président du conseil et président et chef de la direction de Transat, Jean-Marc Eustache, a en quelque sorte hissé le drapeau blanc pour expliquer aux actionnaires de l’entreprise, réunis en assemblée extraordinaire hier matin, pourquoi il valait mieux accepter l’offre d’Air Canada.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Jean-Marc Eustache, président et chef de la direction de Transat, et Jean-Yves Leblanc, président du comité spécial chargé d’étudier les offres de vente de Transat (à droite), lors d’une assemblée extraordinaire des actionnaires, hier

Ces mêmes actionnaires en étaient de toute façon déjà arrivés à la même conclusion. L’entente avec Air Canada devait être acceptée par les deux tiers des voix exprimées. C’est approximativement la proportion des actionnaires qui avaient donné leur accord par procuration avant même le début de l’assemblée.

Quand les voix des quelque 5 % d’actionnaires qui avaient choisi d’attendre au dernier moment pour se prononcer ont été compilées, le résultat a été connu : 94,77 % de votes pour la vente à Air Canada.

La transaction devra maintenant recevoir l’approbation des autorités réglementaires, notamment de Transports Canada, du Bureau de la concurrence et de l’Union européenne. L’éventualité d’un Brexit pourrait ajouter les autorités britanniques à la liste.

Perspectives difficiles

Ensemble, les deux entreprises vont pouvoir constituer un « champion canadien », a fait valoir M. Eustache. Sinon, les perspectives ne s’annonçaient pas faciles. L’entreprise prévoyait depuis un bon moment de bâtir des hôtels dans les destinations soleil afin d’accroître sa rentabilité.

« Nous avons un très bon plan stratégique, dans lequel toute la direction croit, a-t-il expliqué. Mais il est très difficile à réaliser dans le contexte actuel de mondialisation. »

ILLUSTRATION LA PRESSE

Le plan, qui devait durer cinq ans, est déjà en retard de deux ans parce que la forte concurrence a empêché Transat de mettre de côté les liquidités nécessaires, a-t-il rappelé.

« Il reste donc encore cinq ans. Et qui sait ce qui va se passer dans cinq ans ? Est-ce qu’il va y avoir une récession en 2020 ou en 2021, comme je le lis dans les journaux ? Est-ce que tout le monde va commencer à se taper dessus et que le pétrole va remonter à 100 $ US ? »

Toujours de la concurrence

La concurrence ne provenait pas que d’Air Canada, a souligné M. Eustache, plus tard, devant les journalistes.

Nous sommes dans un marché mondial et il y a des compétiteurs partout. Vous avez vu [l’hiver dernier], Norwegian est venue et a offert des vols entre la Martinique ou la Guadeloupe et le Québec. Ils ont fait baisser les prix de façon tellement importante que plus personne ne faisait d’argent. Ils ont décidé de se retirer, mais il en viendra un autre demain.

Jean-Marc Eustache, président et chef de la direction de Transat

« Je prends Level, qui était encore inconnue il y a deux ans : [elle offre] maintenant des vols Montréal-Paris [Orly], c’est un compétiteur, a souligné M. Eustache. Et il ne faut pas oublier qu’au Canada il y a deux compétiteurs qui s’en viennent. Un qui a commencé et s’appelle Flair, l’autre qui doit commencer normalement en décembre et s’appelle Jetlines. De la compétition, il y en aura toujours dans notre domaine. Toujours. »

Peu d’opposition

Malgré les nombreux rebondissements qui ont entouré la vente de l’entreprise jusqu’à présent, notamment deux offres du promoteur immobilier Groupe Mach et la campagne de relations publiques menée par Pierre Karl Péladeau, l’opposition à la transaction était à peu près imperceptible, hier, lors de l’assemblée extraordinaire des actionnaires tenue dans un hôtel du centre-ville de Montréal.

À peine trois actionnaires ont pris le micro, dont deux pour louer la transaction. Le troisième, le porte-parole du Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MEDAC) Willie Gagnon, qui s’était déjà prononcé contre la transaction, a indiqué avoir « l’impression d’assister à un enterrement, même si plusieurs personnes ici ont le sourire ».

M. Péladeau ne s’est pas déplacé. Au terme de l’assemblée, il a indiqué sur Twitter que la décision des actionnaires était « facile à comprendre » compte tenu du prix de 18 $ par action offert par Air Canada, « quoique plus difficile pour certains dont la mission est de créer des emplois et protéger les sièges sociaux ».

Dans une lettre ouverte publiée intégralement dans nos pages aujourd’hui, le président et chef de la direction d’Air Canada, Calin Rovinescu, n’hésite pas à s’en prendre à ceux qui ont tenté de faire dérailler la transaction. Il a même visé M. Péladeau, sans le nommer.

« Ces prétendants ont tenté de créer un climat incertain, négatif et pessimiste au sein de la population quant à l’avenir de Transat, en s’inscrivant à l’encontre de la volonté des deux entreprises et de leurs parties prenantes. L’un de ces prétendants a même eu l’audace de mener sa campagne sur le thème de la concurrence, alors que son entreprise occupe une position dominante dans l’univers médiatique au Québec. »

Notre regroupement est avantageux non seulement pour les actionnaires des deux entreprises, mais aussi pour leurs employés, les consommateurs et l’économie du Québec.

Calin Rovinescu, président et chef de la direction d’Air Canada

Avertissements à Air Canada

Le Fonds de solidarité FTQ a confirmé, dans un communiqué rendu public après l’assemblée, qu’il avait exprimé les 11,6 % de voix qu’il détenait en appuyant la transaction.

« Les intentions positives d’Air Canada rendues publiques en cours de processus sont un pas dans la bonne direction, mais doivent se traduire en gestes concrets et durables », a écrit l’organisme, faisant notamment référence au maintien des emplois et du siège social de Transat ainsi qu’à l’amélioration des services en français et des services en région.

La Caisse de dépôt et placement du Québec, qui a elle aussi voté pour l’entente, a néanmoins rendu publique une lettre adressée à Air Canada par laquelle elle met cette dernière en garde.

« Nous réitérons ce que nous vous avons exprimé à plusieurs occasions, soit notre désir d’obtenir davantage de visibilité sur la vision et les engagements d’Air Canada vis-à-vis les opérations de la Société. Nous souhaitons comprendre comment Air Canada compte donner un rôle clé à Air Transat et à ses employés et ainsi assurer le maintien d’une expertise de pointe dans ce secteur au Québec. »

Selon la Caisse, la circulaire et les communiqués publiés jusqu’à présent par Air Canada ne contiennent pas suffisamment de détails à ce sujet.

Dans une journée difficile sur les marchés boursiers, l’action de Transat a perdu 2,5 % de sa valeur, hier, pour terminer à 16,19 $.

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Du bon et du mauvais pour les consommateurs

Quelles seront les répercussions de la transaction sur les consommateurs de l’achat de Transat par Air Canada ? Devront-ils prévoir un budget plus élevé pour fuir l’hiver vers le Sud ? Est-ce que l’Europe deviendra moins accessible ? Pas nécessairement, disent les experts que nous avons joints.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Les clients des régions avantagés

Pour la clientèle à l’extérieur de la région de Montréal, les billets d’avion sont plus chers. Le président de la section Québec de l’Association canadienne des agences de voyages (ACTA), André Desmarais, observe qu’un client des Îles-de-la-Madeleine qui achète un forfait Sud avec Transat doit acheter un billet d’Air Canada à 650 $ vers Montréal plus le forfait pour aller dans le Sud. « Air Canada pourrait maintenant changer la tarification du billet et l’offrir à 150 $. Le forfait Sud d’Air Transat serait alors plus attrayant comparativement à Sunwing et à Sunquest. » André Desmarais, également propriétaire de l’agence AeroportVoyage, ajoute que cette option serait intéressante pour Rouyn-Noranda, Val-d’Or, Mont-Joli, Chicoutimi et Québec, car ces villes ont toutes des aéroports desservis par Air Canada.

Basse saison, billet plus cher

Les experts sont d’avis qu’il n’y aura aucun changement dans la prochaine année. Cependant, à moyen et à long terme, une restructuration des vols est à prévoir. Pour qu’un vol soit rentable, il faut que l’avion soit rempli à 80, 90 %. En basse saison, le taux peut atteindre seulement 30, 40 %. « Il est possible que ça réduise le nombre de sièges disponibles en basse saison, estime André Desmarais. Ceux qui sont habitués à voyager en basse saison, parce que les tarifs sont les plus attractifs, seront les plus pénalisés. Parce qu’Air Canada et Air Transat desservent les mêmes destinations, il se peut que l’on envoie un seul appareil. Alors, une baisse de l’offre égale une augmentation des prix. »

Pas d’impact vers les grandes villes d’Europe

Les experts que nous avons consultés ne prévoient pas d’incidence sur le prix des billets d’avion vers les grandes villes européennes, comme Paris et Londres. « On se posait la même question en 2010 quand United Airlines avait absorbé Continental Airlines », rappelle Mohamed Reda Khomsi, professeur au département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Mais le marché européen est bien desservi. » Mohamed Reda Khomsi note qu’il y a actuellement huit vols par jour entre Montréal et Paris. Les clients ont le choix entre Air Transat, Air Canada, Air France, Corsair et Level. « Il y a une congestion, dit-il. Je ne crois pas qu’il y aura de hausses de prix. »

Liaisons directes vers les petits aéroports ?

Jacques Roy, professeur en gestion des transports à HEC Montréal, croit que c’est justement l’une des grandes forces de Transat d’avoir développé des liaisons directes vers les petits aéroports. Il anticipe cependant une rationalisation des destinations où Air Canada et Air Transat sont présentes, comme Barcelone et Athènes. « J’ai hâte de voir qui conservera ces liaisons. Air Canada Rouge ou Transat, dont le service est plus apprécié par les voyageurs ? » Jacques Roy ne prévoit pas une augmentation des tarifs. « Dans le cas présent, il y a toujours de la concurrence avec Air France, qui est très compétitive. Les liaisons directes sont très appréciées, mais il y a des gens qui sont toujours prêts à faire des prouesses pour un billet moins cher. »

Une guerre de prix avec WestJet et Sunwing

Le président de la section Québec de l’ACTA observe que Sunwing est déjà très actif sur le marché du Sud. « Sunwing a fait sa place depuis longtemps en réduisant les prix, mais est encore plus attractif depuis l’affaire des 737, relate André Desmarais. Un client qui s’en va à Iberostar Selection Cancún va le payer 100 $ de moins avec Sunwing. » De son côté, Mehran Ebrahimi, directeur du groupe d’étude en management des entreprises de l’aéronautique de l’UQAM, prévoit qu’Air Canada et WestJet se livreront à une guerre de prix. « Si WestJet va chercher des accords avec les compagnies étrangères et fait l’acquisition de Sunwing, il y aura un duopole. Les deux compagnies veulent dominer le marché et elles en ont les moyens. » Mehran Ebrahimi affirme qu’aucune ne voudra être reconnue comme la compagnie qui vend les billets d’avion le plus cher, ce qui fera baisser les prix à court terme.

Des places disponibles à YUL

Les experts estiment qu’à moyen terme des vols d’Air Canada ou d’Air Transat vers les mêmes destinations seront éliminés. Par conséquent, il y aura plus d’espace pour d’autres compagnies aériennes à l’aéroport Montréal-Trudeau. « Si je regarde ce qui s’est fait à l’étranger, les fusions entre les compagnies aériennes ont permis de dégager des lignes, explique Mohamed Reda Khomsi, professeur au département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM. La congestion diminuera à l’aéroport Montréal-Trudeau, il y aura moins de retards, plus de créneaux horaires pour proposer d’autres vols et aussi faire entrer d’autres compagnies aériennes. »