Les grandes entreprises de résidences pour aînés multiplient leurs complexes, croissent à la vitesse grand V et entraînent dans leur sillage des PME qui grandissent tout autant. Découvrez comment six fournisseurs en tirent profit.

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Dave Harvey le dit sans ambages : CH2015, l’entreprise de construction appartenant à Groupe Sélection, est en grande partie responsable de la croissance de 30 % par année de sa PME, Fabrication Dulac. 

PHOTO FOURNIE PAR FABRICATION DULAC

Dave Harvey, PDG de Fabrication Dulac

Depuis quatre ans, elle réalise les projets en métaux ouvrés (escaliers, linteaux, garde-corps, poutrelles de soutien pour ascenseurs, murs rideaux…) des résidences pour aînés de l’entreprise de Réal Bouclin. « On est passés de 10 à 34 employés, souligne le PDG, et on vise 50 employés d’ici la fin de 2019. »

Ces dernières années, plusieurs résidences des groupes Sélection, Maurice et Chartwell sont venues garnir le paysage urbain au Québec et bien des fournisseurs profitent de la croissance marquée de leur chiffre d’affaires et de leur parc immobilier. À titre d’exemple, Groupe Sélection estime à 300 % l’augmentation de son nombre de logements de 2013 à 2017.

En 2015, sentant poindre de nouveaux types de contrats, Dulac a investi 1,5 million pour agrandir son usine et acheter des équipements automatisés (robot à coupe, table de découpe au plasma HD…).

Quand j’ai acquis Fabrication Dulac, il y a quatre ans, l’entreprise faisait beaucoup de projets dans le Nord (Nunavut, Nunavik),tels des centres médicaux, des bâtisses de la GRC et des aéroports. Mais c’est une business limitée, car on ne peut tout prendre à cause des échéanciers serrés.

Dave Harvey, PDG de Fabrication Dulac

Dave Harvey s’est alors tourné vers la recherche de contrats ailleurs au Québec et a fini par rencontrer CH2015, qui lui a confié le projet d’une résidence à Sherbrooke l’année suivante.

« Grâce à CH2015, la facture moyenne des contrats s’est multipliée par 20, affirme-t-il. Une chance que j’ai une bonne équipe ! On a été capables d’absorber tout ça. L’an dernier, on a eu six ou sept projets en même temps. On a crû beaucoup. Qui plus est, comme bien d’autres, on a été touchés par la pénurie de main-d’œuvre, à cause des chantiers de Montréal. Ça prend donc beaucoup d’organisation. »

L’an dernier, les résidences pour aînés représentaient les trois quarts du chiffre d’affaires de Fabrication Dulac. « Mais CH2015 représente 70 % de ces 75 % », admet Dave Harvey.

Élan en innovation

Une telle alliance a, par ailleurs, donné un élan en innovation. « J’ai proposé à CH2015 de standardiser certaines choses, indique Dave Harvey. Je ne réinventerai pas l’escalier, mais je trouve des façons d’économiser des coûts aux clients et de réduire le temps de pose. On essaie, par exemple, d’en faire le plus possible en usine afin de déranger le moins possible les autres corps de métier. Si je suis efficace en chantier, je peux arriver plus tard et repartir plus tôt. »

Dulac a récemment été nommé Employeur remarquable. Le titre, certifié par le Bureau de normalisation du Québec (BNQ), atteste que l’entreprise de Saint-Ludger est un « employeur de qualité ». Il a été décroché après que tous les employés se furent prononcés, lors d’un sondage, sur les pratiques de gestion de la société. « J’avais implanté quelques changements auparavant, mais je voulais savoir à quoi donner la priorité, explique Dave Harvey. Est-ce que je faisais les bonnes affaires ? »

Pour soutenir cette croissance marquée depuis 2015, Dave Harvey estimait que les employés devaient être très motivés.

« Grandir n’est pas juste une question de capacité financière, mais de ressources humaines, dit-il. Aujourd’hui, on n’a même plus le temps de démontrer à quelqu’un qu’il doit rester tellement tous s’arrachent la main-d’œuvre. »

Vers le sommet ensemble

Quels ont été les effets de relations soutenues avec des grands des résidences pour aînés ? Cinq dirigeants racontent leur histoire de croissance et d’innovation.

Assis sur une belle croissance

« Je fais partie des meubles. »

Pierre Lemieux, de KECA International, concepteur de chaises et de tables pour les hôtels, salons funéraires, restaurants et résidences pour aînés, meuble celles du Groupe Maurice depuis 20 ans.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Pierre Lemieux, président de KECA International

« Et je les livre personnellement. Avec 3 ou 4 vans de 53 pi, le samedi, et une équipe de 15 personnes. »

N’empêche, le président, qui a acquis l’entreprise mal en point en 1995, a senti le besoin d’actualiser ses procédés et sa marchandise, il y a quelques années.

« J’ai amené mes enfants dans l’entreprise. Mon garçon a décidé d’attaquer le marché américain. »

Parallèlement, son créneau de résidences pour aînés s’est renforcé. Il répond aussi aux demandes des Cogir, Chartwell et Sélection. Le chiffre d’affaires de l’entreprise de 70 employés a ainsi crû de 8 % par an depuis quatre ans. « On prévoit une augmentation de 17 % en 2018-2019, affirme Pierre Lemieux. On a le plein contrôle sur le produit et je garde 3 millions de dollars d’inventaire tout le temps. Ça m’aide à fournir rapidement les résidences. J’ai aussi un projet d’agrandissement d’usine de 22 000 pi2 en cours de 2,5 millions de dollars. »

KECA International

Président : Pierre Lemieux

Conception et fabrication de meubles 

Verdir partout

Version Paysage est née en 2000 du désir de Jean-Jacques Binoux de bien gagner sa vie.

Bon geste ! Car si, à ses débuts, l’économie roulait au ralenti, l’entrepreneur qu’il est devenu, après avoir travaillé dans une firme d’architecture, n’a « jamais cherché de boulot en 20 ans ».

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Jean-Jacques Binoux, président de Version Paysage

« Car la firme où je travaillais et son aura d’excellence m’ont beaucoup aidé au départ », dit-il. C’est aussi grâce à un lien établi en 2004 avec Groupe Sélection.

« Quand des gens vous donnent cinq ou six projets importants par an, ça laisse présager une croissance intéressante, observe M. Binoux. Et là, on amorce un projet en Ontario. »

Un promoteur de cette taille oblige à être polyvalent, rapide, et à parfaire son expertise. « On peut refaire un design en l’espace de deux jours. On a appris à travailler sur des dalles de tréfonds sur des toits de garage, par exemple, qui ne permettent pas une charge importante. Il faut ainsi apprendre à être imaginatif et avoir des solutions peu coûteuses. »

Sélection est le plus important client de Version Paysage (20 % de son chiffre d’affaires). « C’est bien, car ça assure une stabilité et on n’est pas en territoire inconnu. Mais c’est un couteau à double tranchant. Il faut d’autres sources de revenus, développer d’autres secteurs et pouvoir répondre à toutes les demandes. »

Version Paysage

Président : Jean-Jacques Binoux

Architecture de paysage

Design stimulant 

À ses débuts, on lui disait : « Mon Dieu que ce doit être plate ! » Plus maintenant, alors que Chantal de Bellefeuille estime que le design de résidences pour retraités n’est plus terne.

Plutôt « glamour » et « stimulant ».

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Chantal de Bellefeuille, présidente de Bellefeuille Design

« Il faut penser à plein de choses », dit la designer. Ergonomie des chaises, tissus, tapis particuliers, parfois destinés à une clientèle en perte d’autonomie ou malade. En 30 ans, sa firme a assuré le design intérieur des 31 résidences du Groupe Maurice. Elle a aussi remodelé certains espaces des plus vieilles.

« Le Groupe Maurice a longtemps représenté 60 % de mon chiffre d’affaires. Depuis quatre ans, c’est plus de 85 %, en raison de la croissance de l’entreprise. »

Chantal de Bellefeuille s’est déjà questionnée sur la nécessité de diversifier sa clientèle, mais garder comme principal revenu Le Groupe Maurice la satisfait. « Cette complicité me permet de me concentrer à chercher de bonnes idées plutôt que des liquidités. Comme un mandat avec Le Groupe Maurice dure deux ans, si on choisissait un autre designer, j’aurais le temps pour me retourner. »

L’alliance s’est amorcée alors qu’elle travaillait dans le sous-sol de sa maison. Aujourd’hui située dans une banque reconvertie, sa firme ne comptera jamais plus de huit employés. « Je ne veux pas être qu’une administratrice. Je suis avant tout une designer. »

De Bellefeuille Design

Présidente : Chantal de Bellefeuille

Design d’intérieur

Pour de la création intégrée

Alain-Serge Marchand décrit avec précision ce qui se fait ou non dans la conception d’une résidence pour retraités. « Les balcons en continu sont à proscrire, à cause des insécurités des résidants, indique le président de GMAD. Les projets doivent aussi toujours être sans dénivelé. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Alain-Serge Marchand, cofondateur et président de GMAD

Associé à ceux du Groupe Maurice depuis 1998, l’architecte n’aborde toutefois pas ses projets comme une simple coquille. Plutôt comme un milieu de vie.

« J’aime l’aspect social des résidences pour retraités. On crée des environnements propices à la stimulation et au regroupement en communauté des personnes âgées. »

Quand M. Marchand a quitté la firme avec laquelle Luc Maurice faisait affaire pour cofonder GMAD, il y a 12 ans, M. Maurice n’a pas coupé les liens avec l’architecte.

« J’étais dans une grande entreprise. Les visions divergeant, je suis parti, avec 20 employés. J’ai étudié notamment au Danemark, où l’architecture est plus intégrée et multifacette. J’ai donc toujours eu le goût d’avoir des départements (design urbain, architecture de paysage…) qui travaillent en synergie. »

Aujourd’hui, les honoraires dirigés vers le Groupe Maurice représentent le quart du chiffre d’affaires de sa firme de 50 employés.

« On a d’autres clients. Le Groupe Maurice a néanmoins amené une stabilité et une tranquillité d’esprit. On n’a jamais fait de promotion. On se concentre sur la production, l’exécution et les échéanciers. »

GMAD

Président : Alain-Serge Marchand

Architecture et design

Contessa prend de l’ampleur

Contessa investit 1 million de dollars dans l’agrandissement de son usine de Vaudreuil-Dorion. L’espace va ainsi passer de 40 000 à 47 000 pi2.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

L’équipe de Contessa, avec, au premier plan, Karine Bujold, directrice des ventes

L’entreprise de conception et de production d’éléments modulaires vit une croissance marquée depuis 2015.

« Notre chiffre d’affaires [NDLR : 10 millions aujourd’hui] a crû de plus de 50 % en quatre ans », dit la directrice des ventes, Karine Bujold. Les ventes sont grandement mues par le lien de la société avec Groupe Sélection (CH2015), établi en 2015.

« Avant, on produisait de 20 à 30 cuisines par semaine, raconte Karine Bujold. En 2017, on a investi 1,5 million en machinerie pour augmenter la capacité de production à 80 cuisines par semaine. »

Côtoyer Sélection a valu à Contessa de mener des projets tant pour les retraités que pour les milléniaux (Yimby), d’améliorer la façon de concevoir, livrer, installer sur les chantiers, d’innover sur plusieurs plans.

« Contessa a connu de mauvaises années, admet Karine Bujold. On ne livrait pas à temps. On n’avait pas assez de capacité de production. En décrochant Sélection comme client, on a voulu montrer à l’industrie qu’on pouvait augmenter le nombre de livraisons. Ce sont des projets très serrés pour l’échéancier. »

Contessa

Directrice des ventes : Karine Bujold

Conception et fabrication d’éléments modulaires

À pleine cadence

Le chiffre d’affaires du Groupe Maurice augmente de 15 % chaque année depuis cinq ans. De 2013 à 2017, Groupe Sélection a vu son nombre de logements multiplié par quatre. En cette ère de croissance impressionnante, le choix des fournisseurs fait partie des décisions clés. Entrevue avec Luc Maurice et Rita Kataroyan, respectivement président et vice-présidente, marketing et ventes du Groupe Maurice, et Philippe Olivier Bouclin, vice-président du développement de Groupe Sélection.

La Presse : Qu’est-ce qui explique une telle croissance de vos entreprises ? 

Luc Maurice : Deux phénomènes. D’abord le vieillissement de la population. Chaque année, il s’ajoute au Québec 30 000 personnes de 75 ans et plus. Ça va continuer encore pendant 25 ans. Deuxièmement, les gens ont compris, ces dernières années, qu’ils pouvaient améliorer leur qualité de vie. Ils arrivent plus jeunes dans les résidences. Ils ont plus d’argent et sont seuls. L’effritement de la structure familiale donne encore plus d’ailes à notre produit. 

Rita Kataroyan : Le Québec doit mettre de l’avant 6000 nouveaux appartements privés chaque année pour répondre à cette demande croissante. 

Philippe Olivier Bouclin : Environ 19 % des aînés de 75 ans et plus choisissent de vivre dans un complexe. En Ontario, c’est 5,8 %. Quand l’idée de complexe est née, il y a 25-30 ans, le taux de pénétration n’était que de 6 %.

Quel est votre rythme de construction ?

P.O.B. : Dans une année, on roule entre 8 et 12 projets de front dans différentes régions. Donc, de 200 à 250 unités par projet et de 2000 et 2500 unités annuellement. Dans notre plan quinquennal développé en 2015, on visait et on a atteint 2000 unités par an. Il y a une volonté de passer de 2500 à 3000 unités par an dans quelques années. 

L.M. : En 2019, on a eu 2400 appartements en construction en même temps. On ouvre 1000 unités par an depuis cinq ans. On a la capacité financière et l’expertise à l’interne. Mais on peut penser à tous les maux de tête que ça cause ! Une résidence, c’est un cycle de cinq ans, de l’identification d’un terrain à l’ouverture des portes. Le coût de réalisation est en moyenne de 80 millions de dollars.

Pourquoi opter pour les mêmes fournisseurs ? 

L.M. : Car ils grandissent aussi vite que nous en termes d’expertise et d’efficacité. Ils deviennent plus compétitifs. On pousse beaucoup l’innovation chez nous. On leur demande d’aller vite. Ils doivent avoir une bonne équipe. Pourquoi changer lorsqu’ils travaillent vite et bien ? Bien des fournisseurs m’ont aussi amené des occasions d’affaires. 

R.K. : C’est plus facile pour eux de nous suivre, car ils connaissent nos processus, par exemple. C’est important pour une entreprise en croissance comme la nôtre. Si on change chaque fois, ça ralentit la cadence. 

P.O.B. : Il y a un élément de confiance. C’est dur à avoir et ça se perd facilement. On aime aussi beaucoup travailler avec des gens qui nous ressemblent, intègres et innovants. Il ne faut pas être forcément gros, mais être capable de répondre à la demande. On s’assure de leur solidité financière.

Y a-t-il de la place pour de nouveaux fournisseurs ? 

P.O.B. : Oui. Sid Lee Architecture, par exemple, est arrivé il y a trois ans, quand ACDF, un très bon partenaire avec qui on travaille depuis longtemps, a eu beaucoup d’ouvrage sur les épaules. Intégrer un nouveau fournisseur, c’est bon pour tous. Par ailleurs, quand l’un d’eux tombe dans une zone de confort, on voit si c’est encore le meilleur pour nous.

Exigez-vous l’exclusivité de vos fournisseurs ? 

L.M. : Non, car il faut laisser vivre les gens. Avec d’autres, ils apprennent et ça peut nous servir. 

P.O.B. : Non, mais on apprécie la fidélité, pour une question notamment de disponibilité. Comme on donne beaucoup d’ouvrage, on mobilise une grande part de leurs capacités.

Note au lecteur : les entrevues ont été réalisées séparément. Groupe Sélection