Après 18 ans comme PDG de Stella-Jones, un fabricant de poteaux de téléphone et de traverses de chemin de fer, Brian McManus avait besoin de faire une pause et le goût d’entamer un nouveau chapitre de sa vie professionnelle. L’annonce de sa démission, il y a trois semaines, a créé un certain choc parce que Brian McManus a réellement transformé une petite entreprise vacillante en un robuste consolidateur industriel.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

En 1993, la société Domtar, en pleine restructuration, décide de se défaire de sa division de bois traité qui fabrique des poteaux de téléphone en créosote et des traverses de chemin de fer.

Deux groupes industriels européens, les familles Jones de Grande-Bretagne et Chiarva d’Italie (propriétaire du groupe Stella), décident d’acheter les cinq usines canadiennes de Domtar et de créer Stella-Jones, qui fera son entrée en Bourse quelques mois plus tard.

IMAGE TIRÉE D’UNE VIDÉO FOURNIE PAR STELLA-JONES

Stella-Jones fabrique des poteaux de téléphone et des traverses de chemin de fer.

« Je venais de terminer mon MBA et de passer 14 mois chez Stella-Jones à titre de consultant où j’avais soulevé certains enjeux stratégiques. »

MM. Jones et Chiarva m’ont invité au restaurant et m’ont offert de prendre la direction de l’entreprise avec le mandat de transformer sa culture.

Brian McManus

À 33 ans, le défi l’intéresse même si le taux de roulement des dirigeants chez Stella-Jones avait été jusque-là très élevé. Brian McManus décide de plonger en réalisant dès sa nomination des changements organisationnels. L’entreprise quitte certains secteurs d’activité, réduit ses effectifs, et est prête pour commencer son expansion qui sera soutenue tout au long des 18 ans où il aura été à la barre.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

PDG de Stella-Jones depuis 18 ans, Brian McManus quittera officiellement ses fonctions au mois d’octobre prochain.

À cet égard, les chiffres sont assez éloquents. Au moment de son arrivée, en 2001, Stella-Jones réalise un chiffre d’affaires de moins de 80 millions et est légèrement profitable, bien qu’elle fasse l’objet d’une surveillance inquiète de sa banque créancière.

L’entreprise de taille modeste qui exploitait cinq usines au Canada supervise actuellement un réseau de 40 centres de production sur l’ensemble du territoire nord-américain alors qu’elle réalise aujourd’hui 70 % de ses revenus aux États-Unis.

Le chiffre d’affaires de Stella-Jones est passé durant le règne de Brian McManus de 80 millions à plus de 2 milliards et ses effectifs ont fait un bond de 225 à 2200 employés.

Stella-Jones affichait à l’époque une valorisation boursière de 20 millions, valorisation qui a franchi depuis 2017 la marque des 3 milliards – qui a fléchi à 2,7 milliards depuis l’annonce du départ de Brian McManus –, alors que la valeur des actions est passée de 50 cents à plus de 50 $ en l’espace de 18 ans.

Un investisseur qui aurait eu la clairvoyance d’investir 1000 $ à l’époque dans Stella-Jones aurait vu la valeur de son placement dépasser les 100 000 $ il y a quelques mois.

Une histoire de long terme

Au fil des acquisitions – plus d’une vingtaine en 18 ans –, Stella-Jones a ajouté un troisième secteur d’activité à ceux de la fabrication de poteaux de téléphone et de traverses de chemin de fer : celui du bois traité résidentiel, qui représente aujourd’hui 20 % des revenus du groupe.

« Oui, c’est une belle histoire d’une compagnie québécoise qui s’est démarquée. Mais c’est une histoire de long terme, ça ne s’est pas fait en 18 mois, mais en 18 ans », relativise Brian McManus.

Brian McManus explique aussi son succès par le fait qu’il s’est retrouvé au sein d’un secteur industriel qui était très fragmenté et qu’il a pu le consolider sans la menace des fonds d’investissement qui ne trouvaient pas très sexy la production de poteaux de téléphone…

Le PDG, qui quittera officiellement ses fonctions au mois d’octobre, souligne également que l’équipe de direction qui l’a accompagné tout au long de son parcours est encore en place et bien en selle pour poursuivre l’expansion du groupe.

C’est l’une de mes plus grandes satisfactions. Je n’ai jamais perdu un collaborateur au cours des années. C’est plutôt l’inverse qui se produit, c’est moi qui quitte.

Brian McManus

Son départ n’a rien à voir avec les difficultés que l’industrie traverse depuis 18 mois alors que le marché des traverses de chemin de fer s’est retrouvé avec des stocks excédentaires, ce qui a fait baisser la valeur des actions de Stella-Jones.

Il faut préciser aussi que les deux familles de propriétaires ont cédé leur bloc de 32 % d’actions de Stella-Jones en 2018, ce qui a mis beaucoup d’actions du groupe en circulation.

Incidemment, j’ai été surpris de constater que Brian McManus ne détenait qu’un bloc de 50 000 actions de Stella-Jones. Comment se fait-il qu’il n’ait pas profité d’un régime d’options d’achat d’actions, comme la plupart des PDG d’entreprises ?

« C’est drôle que vous me parliez de ça. J’en discutais justement avec ma femme hier soir en lui faisant remarquer qu’on aurait eu un tas d’actions si j’avais eu droit à un régime d’options.

« Les propriétaires ne voulaient pas diluer leur position de contrôle, qui était à 51 % jusqu’en 2012, lorsqu’ils ont décidé de vendre une partie de leur bloc d’actions. Je recevais plutôt l’équivalent d’unités d’actions restreintes, mais payables en argent. Je n’ai pas à me plaindre », dit-il.

Brian McManus est d’ailleurs prêt à investir dans une nouvelle entreprise, une fois qu’il aura rechargé ses batteries après un congé d’au moins six mois où il compte voyager avec sa femme.

Je vais voir les opportunités qui s’offriront à mon retour de congé. Mais c’est certain que je serai prêt à relever un nouveau défi.

Brian McManus

Brian McManus ne sera pas seul à profiter d’un congé mérité. Sa conjointe, Marie-Claude Brochu, n’a pas chômé au cours des dernières années. Artiste peintre, elle a vendu jusqu’à 300 toiles par année par le truchement d’un réseau d’une cinquantaine de galeries en Amérique du Nord, spécialement à Hawaii.

« J’aimais bien l’accompagner à ses vernissages. Les gens pensaient que j’étais son gérant, ça nous changeait de nos rôles traditionnels. Elle a un peu ralenti et on va profiter tous les deux d’un bon et long congé », signale Brian McManus.

Stella-Jones dévoilera ce matin les résultats financiers de son deuxième trimestre.